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Domaine français Braises de mémoire

septembre 2007 | Le Matricule des Anges n°86 | par Thierry Cecille

Jean Hatzfeld continue de parcourir les collines du Rwanda, interroge, écoute : rescapés et tueurs libérés, comment peuvent-ils à nouveau vivre ensemble ?.

La Stratégie des antilopes

Quand Satan a proposé les sept péchés capitaux aux hommes, l’Africain a tiré la gourmandise et la colère. J’ignore s’il les a choisis au premier tour ou au dernier (…). Mais je sais que ce choix sera toujours contrariant. La convoitise souffle sur l’Afrique plus de chamailles et de guerres que la sécheresse ou l’ignorance. Et dans le brouhaha, elle a réussi à souffler un génocide sur nos mille collines. » Dès ces premières lignes, nous sommes emportés : comme dans les deux précédents livres de Jean Hatzfeld (Dans le nu de la vie, en 2000, et Une saison de machettes, en 2003) nous sommes forcés de devenir attentifs, de faire silence, de tendre l’oreille et l’esprit comme lui-même le fit et nous sommes pris d’admiration : tous ses interlocuteurs, Tutsis et Hutus, hommes et femmes, rescapés et criminels, usent de cette même langue, inventive, pleine de ressources, à la fois naïve et poétique, disons naturellement métaphorique, et Hatzfeld sait se tenir en retrait afin de laisser résonner pleinement ces mots qu’il a su aller chercher, alors que le silence commençait à s’installer. À intervalles irréguliers, il s’introduira, discrètement, dans son récit, afin d’esquisser un paysage, de décrire certains gestes révélateurs, de tenter de rendre l’ambiance d’une bourgade ou d’un café, ou pour, rapidement, essayer d’expliquer comment il travaille la matière de ces témoignages mais très vite la parole revient, précise ou plus hésitante, mais toujours éclairante.
La question est bien, en effet, de dire ce qu’hâtivement on pourrait se contenter de déclarer indicible : comment reprendre vie, ensemble, sur la même terre (le Rwanda est un pays minuscule, à côté par exemple de l’immense voisin qu’est le Congo, cohabiter, « avoisiner », ils ne cessent de le répéter, est donc une nécessité) alors que les uns ont été les victimes des autres ? Comment croiser le regard de celui qui aurait pu vous « couper » ? Comment supporter le jugement de celui que l’on a privé, soi-même, de sa famille ? Et comment oublier que l’on a été, dans les marais, ravalé au rang de la bête rampante, mangeant cru, dormant dans les excréments, fuyant à la manière des antilopes ? Ou comment supporter d’être devenu, le temps à la fois bref et infini de quelques semaines, un monstre de cruauté, ivre du sang des massacrés et de l’alcool des bières Primus et de l’Urwagwa national ? La réconciliation a été décidée par les autorités, est soutenue (ou exigée) par les organisations internationales (« Il y a un Plan Pardon comme il y a un Plan Sida ») mais « la réconciliation, ce serait le partage de la confiance. La politique de réconciliation, c’est le partage équitable de la méfiance ». Alors « nombre restent aussi sur leur quant-à-soi. Ils se montrent taiseux, ils ne sèment plus la haine, mais ils ne jettent pas les graines. » Chacun tente de trouver une voie, une seconde vie la première ayant été interrompue, cassée, effacée dans ces semaines de « nonante quatre » mais, cruellement, « les tueurs se replacent plus vite dans la vie que les rescapés. Ils acceptent plus facilement la dureté des champs, parce qu’ils n’ont pas abandonné l’ardeur en chemin comme les autres. » Les « autres », eux, doivent « engranger courage » pour une existence non pas heureuse mais « méritante ». Certains trouvent un nouveau conjoint, ont des enfants, d’autres cultivent de nouvelles parcelles, reprennent des études interrompues, se lancent dans le commerce mais les morts ne cessent de hanter les vivants (« Les morts s’en sont allés avec leurs secrets que les cadavres ne laissent que deviner ») et la menace demeure : « Quand il y a eu un génocide, il peut y en avoir un autre, n’importe quand à l’avenir, n’importe où, au Rwanda ou ailleurs ; si la cause est toujours là et qu’on ne la connaît pas. »
Nul doute qu’un quatrième livre pourrait s’avérer nécessaire, car ces questions sont infinies ainsi que l’écrit, métaphoriquement lui aussi, Paul Ricœur : « Sous l’histoire, la mémoire et l’oubli. Sous la mémoire et l’oubli, la vie. Mais écrire la vie est une autre histoire. Inachèvement. »

La Stratégie
des antilopes

Jean Hatzfeld
Seuil
308 pages, 19

Braises de mémoire Par Thierry Cecille
Le Matricule des Anges n°86 , septembre 2007.
LMDA papier n°86
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LMDA PDF n°86
4.00 €