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Choses vues Mon vieux coeur

février 2008 | Le Matricule des Anges n°90 | par Dominique Fabre

Autour de moi en ce moment les gens s’en vont les uns après les autres. Ils déménagent parfois tout près, parfois trop loin, ou pire encore. Du coup j’ai décidé de refaire un tour vers chez moi en banlieue, à Asnières. Pourquoi ai-je l’impression que ça change moins vite par là-bas ? Parce que mon enfance m’y attend ? Vrai : les rues sont toujours les mêmes, les façades des immeubles n’ont pas été toutes ravalées. Deux nouvelles rues piétonnes autour de la gare. Ce jour-là il faisait très doux alors ils avaient pu sortir des tables pour les fumeurs. J’ai encore baladé mon vieux cœur par là-bas, et puis, j’ai hésité. Depuis le temps, je devrais peut-être arrêter de faire ça ? Le seul copain que j’ai gardé là-bas est polonais, il était chez lui, (enfin, en bas). Il était en train de passer les vitres de sa voiture à la peau de chamois. Comme je devais faire une drôle de tête à le regarder faire il a éclaté de rire, mon pote adore passer les vitres à la peau de chamois. On a bu un demi, ensuite il est parti à son boulot (il est chauffeur de grande remise). J’ai continué mon chemin.

Du côté de Bécon les Bruyères, j’ai eu l’espoir fou de rencontrer des gens d’avant. Parfois qu’est-ce qu’on est bêtes, mon vieux cœur et moi. Aujourd’hui, les appartements de l’Ilm où nous habitions sont à vendre, on voit des affiches avec des numéros de téléphone où les gens ne répondent sans doute jamais. Du côté des voies ferrées, on ne peut constater aucune différence avec hier, je veux dire : il y a longtemps. Mais, on a vite fait le tour d’une ville comme Asnières. Je me suis retapé la Sablière, c’est l’avenue qui donne sur la gare de Bécon, c’est aussi le trajet que je faisais interne tous les lundis matin et les vendredis soir. Rien de nouveau. Les immeubles en brique rouge, les autres à interphone, les deux autres vieux cafés qui étaient déjà là quand Emmanuel Bove habitait juste en face, en I937 je crois. Là, j’en avais soupé des pèlerinages. De l’autre côté du tunnel, à Courbevoie, ça a changé un peu, mais ça avait déjà beaucoup changé. Je suis passé dans des grandes artères, devant des immeubles prétentieux pour les nouveaux riches, il y avait des grues plus loin. Il y aurait toujours des grues plus loin. Ensuite, j’en ai eu marre et je suis rentré pour de bon.

Rien de nouveau dans le PC2 non plus. Ce même jour deux grands types aux cheveux courts s’amusaient à mettre le doigt dans le nez du chauffeur, qui leur avait demandé de reculer pour laisser de la place aux autres passagers. Je sais pas comment il supportait ? Comme quoi on peut conduire un grand bus à soufflet avec deux doigts étrangers dans le nez. Deux vieillards refaisaient le monde en expliquant à voix très haute que c’était tout la faute aux immigrés. C’est tout la faute aux immigrés ! Tout le monde s’est regardé, les noirs les blancs, les arabes et les chinois, et on a presque tous éclaté de rire en même temps. Ils ont continué sans débander jusqu’à leur arrêt de la porte de Vitry. Le lendemain suivant, dans l’autre sens, à sept heures et demie du matin, une vieille dame très sympa m’a raconté un peu sa vie. Elle était veuve depuis deux ans, elle m’a demandé si je m’y connaissais en électricité. J’ai dit oui comme j’aurais dit non. Hier soir, elle pensait très fort avec sa fille à son défunt mari quand il y a eu une coupure de courant. Son mari était là dans le noir, elle le sentait très fort, était-ce possible que l’énergie de sa présence ait fait sauter les plombs, vous qui vous y connaissez en électricité ? Euh… ben oui. Mon vieux cœur et moi. Elle avait un portable autour d’un ruban rose au cou, ses clés au bout d’un ruban rouge au cou, et dans sa poche, des photographies qu’elle s’est mise à me montrer, mais je n’ai pas pu toutes les voir car je suis sorti avant. On s’est promis de se guetter, dorénavant.

À la porte d’Ivry, on est déjà en pleine campagne électorale. Un asiatique encore jeune prénommé Félix veut être maire pour une représentation plus juste de la communauté dans le 13e arrondissement. Sur l’affiche il porte les cheveux courts en brosse, il a un costume classe, un regard perçant et lointain. En allant chercher des pizzas à la camionnette de la porte d’Ivry, j’ai croisé deux gros chiens et au bout deux sbires avec des grattoirs pour décoller le papier peint et boucher les fissures, ils étaient occupés à faire leur fête aux affiches de Félix et du socialiste du coin. Tu vas pas leur casser la gueule ? m’a demandé mon vieux cœur. Tais-toi et bats, je lui ai répondu. On se boude assez souvent.

Deux soirs auparavant, juste à la sortie des premières tours, en sortant du centre commercial Masséna 13, un homme est tombé avec ses provisions. On était peut-être cinquante à regarder les pompiers lui faire un massage cardiaque. Son petit bonhomme pleurait, avec sa mère, qui lui parlait doucement en chinois. Dans l’avenue de la porte, les néons des Tang frères pour la nouvelle année cliquetaient sous le vent. Trop glauque. Je suis pas resté plus longtemps. C’est pas pour dire : Félix, tu le sais bien mieux que moi, y a vraiment du boulot par ici. L’été au fait, est-ce que c’est loin ?

… Dominique, hé, tu te souviens ? Mais qu’est-ce que tu fais là ? Ben, j’habite là, bien sûr je me souviens, et toi, qu’est-ce que tu fais… Ben moi aussi ! j’habite là depuis longtemps !… c’est pour vous expliquer que j’ai rendez vous avec une dame pour aller boire le café. Elle est rudement sympa. Je vais m’arrêter là du coup. On se tient au courant, d’accord ? J’entends mon vieux cœur qui bat fort, je ne dois pas le contrarier.

Mon vieux coeur Par Dominique Fabre
Le Matricule des Anges n°90 , février 2008.
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