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Zoom Un rire héroïque

avril 2008 | Le Matricule des Anges n°92 | par Jérôme Goude

De Bordeaux, ex-ville portuaire, à Paris, vivier d’une bohème surannée, « Strangulation » de Mathieu Larnaudie cartographie les fantaisies d’un commis-poète désœuvré.

Strangulation

À peine a-t-il pris conscience de l’inertie du corps de son petit singe, Jean s’affaire à recouvrir son crime des sombres apprêts du deuil. Pour ne pas entamer la bienveillance maternelle, ce fonctionnaire parisien, « meurtrier récidiviste des animaux domestiqués », très inspiré par la cruauté extravagante de la prose baudelairienne, opte pour une confession mensongère. Fin octobre 1913, dans une lettre à sa mère, bordelaise dont les déplacements sont soumis au « rythme cyclique des changements de climat », il affirme sans vergogne avoir été contraint de mettre un terme à l’agonie de Caliban en l’étranglant au moyen d’une ficelle.
Comment interpréter cette présence (kafkaïenne) du primate ? Quel sens latent recèle l’agressivité de Jean ? Y aurait-il un lien, fût-il incestueux ou morbide, entre ces passages à l’acte et celle qui consent à être l’intime « dépositaire de ses écritures ordinaires » ? Voilà ce à quoi le troisième roman de Mathieu Larnaudie - auteur d’Habitations simultanées (Farrago, 2002) et de Pôle de résidence momentanée (Les Petits Matins, 2007), codirecteur depuis 2004 de la revue Inculte - ne répond pas frontalement. Si certaines pages de Strangulation sont consacrées au récit d’une enfance dominée par une inquiétante altération de la vue, ainsi que par la mort sacrificielle de nombreuses bêtes, c’est bien pour densifier l’opacité d’une existence assujettie aux « assauts de l’ennui ».
N’étaient les tentatives poético-littéraires de Jean et certains repères biographiques, temporels ou géographiques, nul ne saurait décider s’il s’agit d’un « homme quelconque » ou d’exception. En dépit du confort apparent d’une enfance bourgeoise, entre un père latiniste et un précepteur seiziémiste, des rêveries lyrico-élégiaques nourries par les « échos maritimes » et la gouaille des dockers d’un port bordelais déclinant, Jean s’enferre dans cette passion sans objet qu’est la « prostration volontaire ». Comme le jeune officier du Voyage autour de ma chambre de Xavier de Maistre, il se limite peu à peu à la description ironique des petits riens. À Paris, où le « périple quotidien » le conduira du quai d’Orléans à la rue Vaneau, et vice versa, après le projet avorté d’une nouvelle, notre « arpenteur en chambre » s’attachera à faire le « portrait d’une version dominicale de l’homme des foules ». Fort d’un « comique impayable », il donnera corps aux « tribulations banales d’une silhouette » privée d’imagination et créera une œuvre singulière : les « Dimanches ».
L’originalité et la force de Strangulation, émaillé de subtiles ellipses et de touches allusives, reposent sur le brouillage des genres. Mathieu Larnaudie s’est effectivement ingénié à redoubler la confusion possible entre Jean de La Ville de Mirmont, poète-conteur né le 2 décembre 1886 à Bordeaux, et son antihéros, Jean (Les Dimanches de Jean Dézert, La Table ronde, 1998). En sorte qu’éléments biographiques et fictionnels s’agrègent esquissant à la fois les traits d’un homme sans qualités et ceux d’un artiste moderne et, partant, vaincu. Ainsi, Jean côtoie épisodiquement Louis Piéchaud, un poète qui fréquente les « Chats noirs » parisiens, ces lieux anachroniques où d’ « ex-parnassiens anarchistes en lavallière en remontrent aux décadents en matière de dipsomanie et de taedium vitae ». Ou bien il ironise sur la « célébrité future » de son ami Mauriac et « se fout éperdument de ce qu’il adviendra » de ses textes. Finalement, bien qu’il ait été maintes fois éconduit, Jean rejoindra le front de Verneuil et le 28 novembre 1914, comme la plupart des combattants anonymes, entendra sonner le rire héroïque de la mort. Faut-il pour autant voir dans cet ultime « assouvissement d’un départ » l’avènement tardif d’un idéal, quel qu’il soit, militaire ou national ?
Dense, Strangulation est le récit d’un échec ; un échec que Jean, a contrario de son poète de prédilection Charles Baudelaire, n’a pu complètement transmuer en œuvre. Et l’engagement final, plutôt qu’une quête improbable d’insignes émérites, ressemble à s’y méprendre à un suicide. Un suicide dont la mort de Caliban n’aura été, peut-être, que la mise en scène augurale, tant sa strangulation contamine l’ensemble du roman. Jusqu’au corps même de la langue de Mathieu Larnaudie qui, académiquement corseté et léché, instille son poison froid et asphyxiant. Et aussi, sûrement, jusqu’à l’évocation de cette effigie photographique où l’auteur de L’Horizon chimérique, « de profil, les yeux clos, le teint blanc », prit la pose du « Dormeur du val » d’Arthur Rimbaud.

Strangulation
Mathieu Larnaudie
Gallimard
282 pages, 17

Un rire héroïque Par Jérôme Goude
Le Matricule des Anges n°92 , avril 2008.
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