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Histoire littéraire Fenêtres sur enfance

mai 2008 | Le Matricule des Anges n°93 | par Sophie Deltin

L’extravagance de Norah Lange dans les cercles poétiques de l’Argentine des années 20, a éclipsé son œuvre littéraire. Ses Cahiers témoignent de son talent.

Inoubliable par le double éclat de ses boucles et de son arrogante jeunesse » écrit Borges à propos de Norah Lange (1905-1972), son amie et inspiratrice qui fut aussi l’unique femme au sein de l’Ultraïsme, ce mouvement d’avant-garde d’inspiration surréaliste né en 1919 en Espagne, dont Borges lui-même fut en Amérique latine l’un des principaux théoriciens. Il n’en fallut du reste pas davantage pour créer le mythe (elle fut en outre la compagne et la muse de l’écrivain Oliverio Girondo) et la confiner dans un destin de femme canonique. Sauf alors à voir, comme Sylvia Molloy dans sa lumineuse préface, que « [l’]’image de Lange, créée par le public, perfectionnée par elle, est en quelque sorte un texte de plus, lisible depuis et dans la littérature », on se condamne à manquer l’audace flamboyante d’un écrivain à part entière.
Cette posture désinvolte, excentrique, qui lui a toujours tenu lieu de « fenêtre » sur l’existence, on la retrouve dans son très beau récit autobiographique d’enfance, paru en 1937, quatre ans après son premier roman 45 jours et 30 marins. Norah Lange ne s’y contente pas de sauver de l’oubli la qualité expressive d’un âge si riche en mondes, elle réactive l’insolite, l’oblique d’un regard qui s’est toujours adonné avec passion à l’observation de sa famille et de son milieu - ses codes, ses lieux communs, et ce qui s’y cache. Curieuse et clairvoyante, tour à tour désemparée ou profondément légère, c’est dans les éclats d’une mémoire condamnée à disparaître lentement, que la narratrice parvient à recréer toutes ces bribes impalpables d’une beauté saisie sur le vif : ainsi des mots et gestes légués par une mère au visage entouré « d’un liseré de tendresse », des traces inaltérables comme le souvenir du rituel du bain chaud des soirées du samedi soir. Ce sont aussi un genre d’amusements privés telle cette habitude de toujours essayer de « se glisser dans le profil des autres », ou encore ces jeux d’expérimentation avec le langage qui la font découper des mots dans les journaux, fascinée par leur aspect typographique ; sans oublier cet instinct de cruauté lui aussi révélé dans l’enfance, comme la joie perverse à épier le visage de quelqu’un en proie à la douleur physique… Ainsi par-delà les réminiscences qui font de ce sanctuaire sécurisé une « heureuse réalité », on trouvera dans le regard doté d’une infaillible intensité de Norah Lange, une solide aptitude à isoler les peurs, les anxiétés, et d’en dégager la puissance de trouble. Comme si, les yeux grands ouverts sur ces bouffées d’angoisse – qu’elle ait pour nom la séparation, l’abandon ou la perte – la narratrice en était venue à tirer de la proximité toujours menaçante de ses obsessions (« je n’ai jamais pu laisser un jupon seul, à l’écart des autres, parce que j’avais l’impression qu’il était triste »), de ses affabulations (« Si tu ne rêves pas, c’est comme si tu étais morte. Pourquoi ne te forces-tu pas à rêver ? ») ou de ses répugnances (la hantise qu’une main ne la touche dans l’obscurité de la nuit), la conscience empoisonnée de la fragilité inconditionnelle des choses. L’invention des rites censés les conjurer a beau être inépuisable, elle vise moins à restaurer une impression de familiarité inéluctablement entamée qu’à assigner un ordre autre à une réalité instable.
Tel un caillou jeté dans l’eau et les ondes incantatoires qu’il crée, le charme singulier des cahiers tient à leur caractère même d’ellipse - aucune succession temporelle n’ordonne le récit, maintenu étrangement hors contexte, à leur inachèvement (certains souvenirs restent délibérément en suspens), et plus sûrement encore, à leur allure d’éparpillement. En cela plutôt une collection fragmentaire, un album de vignettes et d’instantanés soumis à un ordre aléatoire qu’une chronique, le propos de Norah Lange sur l’enfance a moins pour enjeu de la fixer définitivement dans des contours de grâce, en une légende miraculeuse et inoffensive, que de la transformer en laboratoire d’exploration ouvert sur l’inquiétante étrangeté de l’existence.

Cahiers
d’enfance

Norah Lange
Traduit
de l’espagnol
par Nelly Lhermillier
Christian Bourgois
254 pages, 18

Fenêtres sur enfance Par Sophie Deltin
Le Matricule des Anges n°93 , mai 2008.
LMDA papier n°93
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