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Poésie Clopiner de la langue

novembre 2008 | Le Matricule des Anges n°98 | par Emmanuel Laugier

Le premier livre d’Alexander Dickow entrechoque deux versions pour un même poème, en dérapant du français à l’anglais.

Le jeu de carambole ou billard français à trois billes se joue à deux. Il consiste d’abord à faire en sorte que la bille heurtée permette à la deuxième de toucher ou d’effleurer la troisième. Le jeu entre deux billes doit nécessairement produire un choc avec une troisième unité. Caramboles, livre qui nous présente sur chaque double page deux versions d’un même poème, d’un côté en français, de l’autre en anglais, s’en rapprocherait, et pas seulement par son titre. D’une part parce qu’il convoque deux esprits pour une co-traduction poétique (l’auteur, trentenaire, vit au New Jersey où il prépare une thèse sur la poésie française contemporaine), ce que tenta aussi Jacques Roubaud (Traduire, journal), d’autre part parce que le passage d’une langue à l’autre suppose un rebond possible vers une troisième langue, qui en sera comme issue ou produite. Cette voix tierce naît au milieu des germes idiomatiques propres à chaque langue, au milieu de leur syntaxe, de leur grammaire. Elle s’active à bouleverser leur façon d’articuler du sens, ou de faire claquer le son de leurs syllabes. Le résultat conduit, au moins pour nous dans la langue française, à une perte de repère ou de logique, qui va déséquilibrer le parcours du sujet que porte chaque poème, à l’image d’un homme en train de vaciller sur le bord d’un muret. C’est aussi nettement qu’une sensation de gaucherie, de boiterie, affecte la chute du poème sur lui-même. Alexander Dickow appelle cette opération « clopiner » (to hobble), c’est-à-dire aussi claudiquer, boitiller. Cela ne va pas sans entraver aussi la marche et le savoir-faire de l’écriture - Rimbaud aurait dit ses ornières.
Dans ses déplacements, le poème de Dickow fait donc un bruit spécial, sans confusion pourtant des langues, il tintinnabule comme de vielles casseroles derrière une charrette, il accroche, il retient l’oreille. Exemple, dès les premières pages où, semble-t-il, comme un clin d’œil au célèbre Lent genêt de Leopardi, Dickow écrit « Un peu plus loin la route,/ de travers la chênaie,/- à l’endroit tu écoutes/ le râle des genêts/ au beau milieu la brise,/ on se trouve un jardin/ tout répandu d’exquises/ poussées drues de soudains/ boutons ». La version anglaise qui fait face, à ce que l’on peut en lire et comprendre, glisse aussi très vite vers d’étranges raccourcis, de très étranges formulations, ou syncopes, le « râle des genêts » y devenant « a gap in the rustles/ which rumple », soit un interstice de froissements bruissant, un chuintement de brise… L’écart voulu entre chaque version est une opération, par laquelle se garde en réserve une force perceptive, une sorte de rapt joyeux et ultra rapide. Le poème devient un jet de chapeau dans le ciel qui ne retrouve plus sa tête d’origine. Comme si le français y était venu contaminer l’anglais et vice versa. Franciser l’anglais ou angliciser le français, comme Hölderlin hellénisait l’allemand en traduisant Sophocle. C’est un principe éthique de traduction que l’on peut trouver dans le livre de Dickow, jusque dans l’idée qu’il a de conter, de narrer des événements très simples comme celui de regarder des jambes de filles se croiser. L’étrangèreté, maintenue au creux de ce qu’il reste à dire : « Voluptueuse/ et ahurie, vous êtes/ de nouveau croisée/ des onctueuses jambes/ imperturbables et te/ rapprochais de mon oreille ». Ou encore, petit billet ésotérique que l’on imagine passé sous une table vers quelqu’un, ce « Aux raisins jour en rire/ parfois la pomme est toi,/ et raisins tous les va aussi/ bien qu’en mai des pommes ».
Caramboles, livre américano-français, on dirait presque amerifrancanoais, est un détournement, un hiatus formidable de langues vivantes.

Caramboles d’Alexander Dickow
Argol, « L’Estran », 132 pages, 17

Clopiner de la langue Par Emmanuel Laugier
Le Matricule des Anges n°98 , novembre 2008.
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