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Dossier Tanguy Viel
La famille en rade

janvier 2009 | Le Matricule des Anges n°99 | par Thierry Guichard

C’est peut-être le livre de Tanguy Viel qu’on attendait. Un roman qui aurait le phrasé virtuose de L’Absolue Perfection du crime et la limpidité narrative de Cinéma. Mais qui aurait quelque chose en plus, comme, disons, cinquante mètres sous les pieds du funambule qui suffisent à faire de son art une épreuve vitale. Ce n’est pas en mètres qu’il faut compter ici, mais en kilomètres : ceux qu’efface d’un trait d’union le titre et qui séparent Paris de Brest et la littérature d’un matériau qu’on devine biographique autant qu’indicible. Ces kilomètres sont parcourus deux fois dans le livre, à des années d’écart qu’une ellipse transforme en un tourné de page. L’aller, de Brest à Paris, est la fuite du narrateur avec dans sa valise quelques liasses de billets, cent mille francs dérobés, on ne dira pas comment. Le retour se fait quelques années plus tard avec en valise une liasse de feuillets qui forme le tapuscrit d’un roman familial que le Brestois ne peut s’empêcher d’emporter pour les vacances de Noël auprès des siens « comme si on avait toujours vécu là, dans cette maison de famille, avec mon frère et ma mère clignotant devant le sapin électrique, avec la neige carbonique sur les carreaux vitrés, avec ma mère si bizarrement aimable et mon père si assis toute la sainte journée. » Ces kilomètres symbolisent aussi ce travail qui consiste à transformer la boue (la honte, la culpabilité, la soumission) en quelque chose qui pourrait être de la littérature et permettre de s’affranchir du passé. Paris-Brest est un objet fascinant dans sa manière de jouer avec le temps de la narration et celui des événements racontés.
Tout, dans cette histoire familiale, a un lien de cause à effets, que le lecteur découvre avec une ivresse autant due à la vitesse des phrases qu’à l’impeccable précision des scènes. Il y a le Cercle Marin, sorte de restaurant pour bonnes familles de marins qui sont « certain(e)s de représenter et de transmettre encore, une sorte de France antique et royaliste, et comme encore secouée par l’Affaire Dreyfus » où le narrateur, adolescent, vient manger avec sa grand-mère. La vieille dame y rencontrera un plus vieux qu’elle : un riche aux airs d’amiral, qui veut l’épouser et lui transmettre ses dix-huit millions. Elle dira oui, bien sûr, héritera vite de 160 mètres carrés avec vue sur la rade. Son petit-fils s’installera dans l’appartement à l’étage au-dessous, faisant pour sa mère office de concierge. C’était ça ou aller vivre avec ses parents enfuis du côté de Palavas-les-Flots depuis que son père, le vice-président du Stade brestois, a été mis en cause dans un détournement de fonds. Les quatorze millions qui ont disparu des caisses du club de foot lui ont valu la Une du journal régional, des injures et la honte tatouée au cerveau. Pour dresser le portrait des parents, Tanguy Viel a su retrouver le venin d’un Thomas Bernhard. C’est acéré, vif, drôle parfois, mais d’un humour acide et noir. Et puis, il y a le fils Kermeur,...

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