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Essais Féconde invisibilité

mai 2009 | Le Matricule des Anges n°103 | par Richard Blin

Intentions intenses, entités non effectives, c’est l’univers des artistes sans œuvres qu’explore la nouvelle édition de l’essai de Jouannais.

Artistes sans œuvres

Amateurs de non-conformisme, de paradoxes et d’humour, voici un livre pour vous. Dense, insolent, joyeusement iconoclaste, il est consacré à ceux qui « s’inventèrent des métiers de viveurs d’instants », à des créateurs attachés à l’immatériel, au non-démonstratif, à l’ironie du geste, à la poésie des coïncidences. Des « improducteurs », des êtres « réfutant la réputation et les compromissions que nécessitent la perpétuation et l’embaumement de toute gloire », au profit d’un dilettantisme élevé au rang d’une esthétique. « Le dilettante n’est tenu à rien d’autre que son propre plaisir. Sa seule spécialité est l’agencement de son bien-être ». Manière de convertir sa vie en art, de faire l’économie des contraintes du faire et du travail - qui, étymologiquement, renvoie à la souffrance sinon à la torture. « Il y a, d’une part, les artistes, d’autre part des gens qui épuisent leur temps à essayer de donner des preuves qu’ils sont artistes. Il faut attendre des artistes qu’ils soient des artistes, qu’ils en soient eux-mêmes la preuve, non pas qu’ils aient besoin de nous en fournir les gages ». D’où l’existence de cette figure lumineuse et libre qu’est l’artiste sans œuvre.
Un hommage à tous ceux qui aiment l’art pour ce qu’il est : « une voie, non pas un horizon ».
Critique d’art, commissaire d’exposition, ex-rédacteur en chef d’Art press et cofondateur de la Revue perpendiculaire, Jean-Yves Jouannais recense donc ceux qui auraient pu faire du « I would prefer not to » - la célèbre formule de Bartleby, le héros du roman homonyme d’Herman Melville - leur emblème. Comme Jacques Vaché (1895-1919), un des précurseurs du mouvement dada, « ce baroudeur immobile » dont Breton disait qu’il « avait incendié de grandes parties de forêt vierge », et pour qui l’objet d’art était l’ennemi. Ou Armand Robin (1912-1961) que ses échecs répétés à l’oral de l’agrégation de lettres conduisirent à privilégier l’information et la réception plutôt que l’inspiration et l’énonciation. Comprenant quarante langues dont dix-huit parfaitement, il pratiqua l’écoute systématique des ondes courtes radio, sa poésie se résumant à la jubilation propre au bruissement des langues. Ou Félix Fénéon (1861-1944), l’auteur des « fameuses Nouvelles en trois lignes - « Quittée par Delorce, Cécile Ward refuse de le reprendre, sauf mariage. Il la poignarde, cette clause lui ayant paru scandaleuse. » - s’énonçant comme autant « de romans elliptiques, de vastes sagas évidées, réduites à leurs seules coutures ». Comme Joseph Joubert « tourmenté par la maudite ambition de mettre toujours tout un livre dans une page, toute une page dans une phrase et cette phrase dans un mot ». Ou Roland Barthes dont l’œuvre qu’on sait n’aurait été qu’une somme de retards, de digressions, un long détour à la lisière des tentations narratives. Un « retard en actes » comme on dit un poème en prose. Un Barthes qui restera comme un « pathétique et sympathique Swann, distrait de sa vocation, perdant sa vie pour une littérature qui n’était pas son genre, irrémédiable ’’célibataire’’ de l’art » (Philippe Forest).
C’est encore Marcel Duchamp, « démobilisateur professionnel des credo artistiques », déclarant aimer mieux respirer, que travailler. « Chaque respiration est une œuvre qui n’est inscrite nulle part, qui n’est ni visuelle ni cérébrale. C’est une sorte d’euphorie constante ». Ou le jeune Rauschenberg proposant à De Kooning de lui céder un dessin afin qu’il puisse l’effacer. Ou Yves Klein postulant le « retrait du visuel » comme la condition sine qua non d’une morale de la création.
Dandys, shandys (c’est-à-dire à la fois joyeux, volubile et cinglé), Incohérents (qui sculptaient le gruyère ou peignaient sur morue fraîche), toutes ces « étoiles qui ne se sont jamais donné le moyen de briller », et incarnèrent une esthétique mâtinée d’immaturité et d’anarchisme, sont des représentants de l’idiotie, au sens de manière de s’opposer à la prétention qui s’efforce de faire accroire à de la profondeur là où il n’y a que du sérieux.
Le livre de Jean-Yves Jouannais (qui parut la première fois en 1997) interroge les mystères de la postérité, nous guide dans un univers d’œuvres fantômes, à l’image de ce projet de Blaise Cendrars envisageant la rédaction d’un Manuel de la bibliographie des livres jamais publiés ni même écrits. Un livre qui s’élève aussi contre l’incapacité de l’histoire officielle à intégrer comme gestes littéraires, des événements comme « le suicide de J. Rigaut, les combats de boxe d’Arthur Cravan, les concours de tir organisés par Brautigan dans la cuisine de son ranch, la pratique masturbatoire de Pierre Guyotat ». Un magnifique hommage à tous ceux qui aiment l’art pour ce qu’il est : « une voie, non pas un horizon ; une liturgie, non pas une religion ; une obsession plutôt qu’une situation. »

Artistes sans œuvres de Jean-Yves Jouannais, préface de Enrique Vila-Matas, Verticales, 212 pages, 17,90

Féconde invisibilité Par Richard Blin
Le Matricule des Anges n°103 , mai 2009.
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