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Théâtre Pièce à conviction

mai 2009 | Le Matricule des Anges n°103 | par Etienne Leterrier

Peter Turrini fait tomber les masques de la société carinthienne, dévoilant confusion des valeurs et relents du nazisme.

A la tombée de la nuit

Lundi 21 septembre 1959, dans un village autrichien du sud de la Carinthie, une grande bâtisse blanche aux fenêtres grillagées de ferronneries baroques : la Tonhof. C’est là que le compositeur Gerhard Lampersberg et la soprano Maja Weis-Ostborn ont rassemblé de 1956 jusqu’au milieu des années 1960 quelques-uns des plus importants représentants de l’avant-garde autrichienne : d’abord les membres du Wiener Gruppe au premier lieu desquels Hans Carl Artmann, mais aussi Gerhard Fritsch, la poétesse Christine Lavant qui y rencontre un certain Thomas Bernhard, alors habitué des lieux… et Peter Turrini, qui n’est alors âgé que de 15 ans.
À la tombée de la nuit se situe ainsi au croisement du souvenir et de la littérature : souvenir d’un jeune homme que Lampersberg encourageait alors à déclamer ses poèmes (ils sont cités dans la pièce) devant les plus novateurs des artistes du moment. Et forcément littérature : « c’était pour moi un lieu incroyablement dramatique ; un lieu des obligations et des dissolutions morales les plus grandes. Un lieu de la forme et en même temps de l’anarchie, on y créait et détruisait. Un lieu artistique… ».
En attendant le crépuscule qui leur permettra d’essayer un nouveau jeu, en ce premier soir d’automne, les habitants de la Tonhof profitent dans le jardin de la fin d’après-midi qui leur est offerte : le peintre Giuseppe, le poète Vincent, le compositeur Filippo qui est accompagné de son épouse, Clara, et enfin leur mécène à tous, la comtesse, que l’on appelle ici « Madame Schwarz ». Réunis autour d’une table en face de pâtisseries, on discute et l’on plaisante sur tous sujets, l’art et l’amour, la morale, la politique, l’histoire encore récente d’une guerre qui a laissé ses stigmates dans la région…
Et ce sont, comme toujours, les situations les plus anodines qui laissent place aux dévoilements les plus cruels. À la tombée de la nuit est une pièce qui n’a rien oublié des leçons d’un Tchekhov : dans les propos qui s’échangent et les situations qui se dessinent, apparaissent rapidement les obsessions de toute une génération de l’après-guerre, les rapports de domination que l’on tait, le passé douteux d’un avocat familial, l’ennui de la grande bourgeoisie qui nazillonne tout en hébergeant, afin de peut-être passer le temps, l’audace éculée de quelques artistes pique-assiettes, et qui ne produisent plus rien. « Madame Schwarz : (…) Qu’est-ce que vous dessinez ? C’est censé être quoi ? Giuseppe : La rigole à pisser du Comité central soviétique lors de la parade d’octobre à Moscou. Madame Schwarz  : Moi, je ne vois qu’un trait. Giuseppe : C’est ça, la rigole à pisser ».
 » Tout ce que nous désirions, nous pouvons l’être « .
De telles situations ne ressortent généralement indemnes que les plus lucides ou, au contraire, les plus ingénus. Peter Turrini propose un théâtre où la satire fait tomber les conventions et les masques, mais où ceux-ci à peine tombés, sont ramassés et prestement remis en place. Nécessité des conventions pour continuer à vivre en société, pour continuer à parler, au théâtre ? » Madame Schwarz : Le faire semblant, j’y tiens. Les gens ne sont pas là pour exprimer leur opinion personnelle, mais pour faire semblant. Je n’accorde pas de valeur au visage véritable de l’homme, à ses opinions et à ses idées propres. Les gens pensent les choses les plus imbéciles et les plus terrifiantes (…) je veux voir leurs masques et non leurs visages abêtis ».
À cette lucidité négative s’ajoute la naïveté d’un « enfant obèse » de 15 ans, le fils du forgeron prénommé Aloïs Mittereger, que la plupart insultent, et qui écrit des poèmes… C’est depuis ce point focal que Peter Turrini choisit de dépeindre ses aînés sans complaisance aucune. Même si la critique n’est pas exempte d’humour et d’une distance qui éloigne le double fictif de son modèle, À la tombée de la nuit n’est pas sans cruauté pour les provocations pâlies, les lubies, les coucheries compliquées et la frénésie post-dada d’une avant-garde de circonstance.
C’est pourquoi le jeu imaginé par Clara vise précisément à rétablir la vérité d’un ordre où chacun jouait une partition trop prévisible : « C’est un jeu pour adultes (…) Il fait noir, totalement noir. Et chacun est un autre. Chacun crie dans le noir qui il est, qui il a toujours voulu être. Toutes les fantaisies sont permises. Tout ce que nous souhaitons, tout ce que nous désirons, nous pouvons l’être. » Véritable dévoilement ? Nouvelle incitation à la manifestation d’une prétendue vérité de l’être ? La pièce se referme sur le cri « le jeu commence ! » lancé par Clara, renvoyant le spectateur à la seule vérité possible : la convention. Jean Baudrillard écrivait : « La mélancolie est la qualité inhérente au mode de disparition du sens. » Rien de plus convaincant à cet égard que la société satirisée par Peter Turrini, où réaction et modernisme sont devenus indifférents, et qui suscite en nous un sentiment profond d’inachèvement et de vacuité.

À la tombée de la nuit de Peter Turrini
Traduit de l’allemand (Autriche) par Henri Christophe
Actes Sud papiers, 64 pages, 10

Pièce à conviction Par Etienne Leterrier
Le Matricule des Anges n°103 , mai 2009.
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