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septembre 2009 | Le Matricule des Anges n°106 | par Jérôme Goude

Théâtre d’une tension entre un possible salut amoureux et l’hostilité d’une parentèle auvergnate, L’Annonce sanctifie l’ordinaire.

Du hameau de Croisset, le vendredi 16 janvier 1852, dans une lettre adressée à Louise Colet, Flaubert énonce le désir d’écrire un « livre sur rien » : un livre « qui n’aurait presque pas de sujet ou du moins où le sujet serait presque invisible », et « qui se tiendrait de lui-même par la force interne de son style ». Cette formule, à la fois sibylline et fondatrice, inspirera, inspire encore, de nombreux auteurs. Voici peut-être l’une des raisons pour lesquelles Marie-Hélène Lafon s’emploie, depuis la publication de son premier roman Le Soir du chien (Buchet Chastel, 2001), à façonner une œuvre où l’éloquence du style contraste avec la simplicité chaque fois renouvelée du sujet. Lectrice « voyeuse » de celui qu’elle surnomme ironiquement le « Bon Gustave », travaillée par le canevas suggestif d’Un cœur simple, elle soumet son écriture à l’égrènement des « recommencements fades », à la description quasi entomologique des petits riens qui affectent les « humains réfugiés blottis dans les pièces éclairées des maisons dérisoires. »
L’Annonce ne déroge pas à ce qui, dans la plupart des textes de Marie-Hélène Lafon, constitue la matrice d’un espace dramatique privilégié : l’insularité de son Cantal natal. À la rivière La Santoire et aux murs resserrés des Derniers Indiens (Folio, 2009), au pensionnat de Saint-Flour et à la maison orgueilleuse de Sur la photo (Points, 2005), succède donc la campagne orageuse de Fridières, ses « brassées de phlox », sa nuit et ses troupeaux de Salers. C’est là, au cœur de ce « royaume clos », entre les « craquements intestins » d’une grange, les « robustes odeurs » d’une étable et le « moutonnement dru » des prés et des bois, que l’étrangère de L’Annonce mène une « guerre d’usure et de patientes tranchées ». Annette, tout ensemble mère de 37 ans, femme effacée et créature indésirable, doit non seulement apprivoiser les exigences de ce « pays très perdu », mais aussi, surtout, lutter contre le despotisme d’un « stupéfiant trio de génies autochtones » : Nicole, Pierre et Louis, la sœur omnipotente et les oncles octogénaires de Paul.
Au rebours des Derniers Indiens, roman tragique narrant la cohabitation muette d’une sœur et d’un frère, L’Annonce est le récit d’une rencontre amoureuse banale et singulière. Paul, déterminé à ne pas vieillir auprès d’une sœur qui éructe sa loi, est décidé à prendre une femme, avec lui, « à son côté pour les jours et les nuits pour vivre et durer ». Agriculteur fermier de 46 ans, il passe une annonce dans un journal. De Bailleul, une femme répond qui, pour fuir l’alcoolisme violent du père de son enfant, est prête à recommencer ailleurs, autrement. Fin juin, au moment où le pays est « gonflé de lumière verte », après deux rencontres à Nevers, Annette, flanquée de son fils Éric, s’installe à Fridières. Entre Paul et Annette, ni lyrisme d’opérette ni sentimentalisme accessoire, tout s’exprime à travers les croisements et les élancements de la chair. D’abord captivée par ses mains, l’intruse du Nord va définitivement céder au désir d’un « corps en état d’urgence, aiguisé par les travaux immuables et les fenaisons pressantes » : le corps de Paul.
L’étrangère mène « une guerre d’usure et de patientes tranchées ».

Taiseux, incapables d’ « enjuponner de bavardages commodes » leurs gestes quotidiens, les personnages de Marie-Hélène Lafon ruminent ou rêvassent. Convertie à la « religion de la discrétion », Annette noircit les pages de mots croisés de La Montagne quand les deux oncles, goguenards, remuent d’ « obscures pensées ». Bien qu’elle abandonne volontiers son appartement parisien pour la « pierre grenue » d’une ancienne ferme située aux alentours de Saint-Amandin et qu’elle s’autoproclame « brute en littérature », Marie-Hélène Lafon ne verse pas dans le réalisme régional. Le Cantal, comme le comté faulknérien de Yoknapatawpha, est un creuset symbolique où s’agitent des âmes tiraillées par la « conscience fugace de l’humaine insignifiance », de la honte et de la vanité des mots. Saturée d’ellipses - l’ellipse qui, selon les propos de l’auteur, « menace ses livres d’extinction, les frappe d’un interdit potentiel, l’interdit étant évidemment atavique, sociologique et familial » -, la lecture de L’Annonce confond, frustre et fascine. Mais cette gamme de sentiments contradictoires, que seuls les plus grands livres provoquent, ne sous-tend-elle pas le désir du corps silencieux de l’écrivain dont l’éthique consisterait à « dire sans dire avec de la glose, mais en donnant à sentir, à inventer, à l’intérieur même du texte, dans ses blancs » ? Et si, comme l’ « écriture très soignée, ronde souple et opulente » de l’enfant Éric, L’Annonce fabriquait du lien : le don de la fécondité d’un phrasé quasi organique, au plus près du souffle, fait aux lecteurs.

L’Annonce de Marie-HélÈne Lafon
Buchet Chastel, 196 pages, 15

Ceci est mon corps Par Jérôme Goude
Le Matricule des Anges n°106 , septembre 2009.
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