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Domaine étranger Voix de salut

octobre 2009 | Le Matricule des Anges n°107 | par Sophie Deltin

Le court texte vertigineux d’effroi de la Polonaise Zofia Nalkowska sur la tentative d’évasion avortée d’une victime du nazisme.

Près de la voie ferrée

l faut lire absolument le petit texte « Près de la voie ferrée » de la Polonaise Zofia Nalkowska (1884-1954). Tirée d’un recueil de nouvelles écrites et publiées au lendemain de la Seconde Guerre mondiale - Les Médaillons est même inscrit au programme scolaire en Pologne, cette nouvelle porte la trace indélébile de l’expérience de son auteur, sortie sauve des six années de guerre qu’elle endure alors à Varsovie, et dont l’engagement sans relâche, notamment comme membre de la Commission d’enquête sur les crimes nazis, s’est nourri de la stupeur qu’un jour « (d)es hommes aient pu forger ce sort-là aux hommes ».
C’est pourtant par une expression concise et réaliste, dépouillée de toute émotion apparente, que se caractérise ce récit bouleversant. L’écrivain s’y attache au sort d’une victime anonyme - une histoire à porter en « médaillon » au nom de millions d’autres. Celle d’une jeune femme juive (elle sera précédée de deux hommes) qui dans le train la conduisant à toute vitesse vers les camps d’extermination, préfère choisir la fuite, l’évasion en sautant à travers les planches brisées du sol - une voie de salut bien incertaine qui selon la chance pouvait tout aussi bien devenir « le trou d’une tombe ». Une telle tentative, rappelle Nalkowska, demandait donc « un courage plus grand que celui d’aller comme ça, sans espoir, sans opposition ni révolte vers une mort certaine ».
De fait, l’auteur ne nous laisse pas le temps d’y croire puisque cela nous est annoncé sans surprise dès la première ligne de la nouvelle, la jeune femme couchée près de la voie ferrée n’y a pas réchappé, « l’arrêt de mort (…) noué dans son genou comme un clou ». Les deux autres fugitifs - l’un étant son mari - ont été eux, fusillés à la lisière de la forêt. N’a-t-il donc rien été fait ni tenté par les villageois qui n’ont cessé de défiler auprès d’elle, « ni morte ni vivante », et l’ont vue agoniser « comme un animal blessé à la chasse qu’on avait oublié d’achever » ? Tout de même il y a bien eu cette vieille femme venue avec du lait, ou ce jeune homme qui lui a apporté de la vodka et des cigarettes, mais la sauver ? L’emmener chez un docteur ou à l’abri ? « Rien de tel ne fut envisagé. » Peut-être par antisémitisme. Peut-être par refus de voir ce qui crevait pourtant les yeux. Peut-être par lâcheté car chacun savait bien, en ces temps de « terreur accrue », ce qu’il lui en aurait coûté d’apporter secours à un juif : la mort pour soi mais aussi les représailles collectives. Achevée, elle le sera pourtant, « comme un chien »
En posant la question de la passivité, de l’inaction complice, mais aussi des limites de la compassion et de la solidarité humaine, Zofia Nalkowska ne cherche pas à donner des leçons - la tâche du jugement moral, que le lecteur s’en acquitte en son âme et conscience. Son souci c’est plutôt de prendre en charge « le récit de l’homme qui a vu et qui n’arrive pas à comprendre » et dont la seule mémoire, historique, fragile, permet de préserver ce qui « se laisse reconnaître » de la jeune femme, de son supplice. « L’homme qui n’arrive pas à comprendre et ne peut oublier, le raconte (donc) encore une fois », et c’est précisément là, dans cet impossible indéfiniment répété faute de se laisser comprendre, que l’écriture de Nalkowska trouve sa ressource, son obligation extraordinaire, sa nécessité. En assumant à son tour le rôle d’un relais transitoire, qui nous transmet à nous lecteur, autre témoin au bout de la chaîne, une mémoire en péril, l’écrivain pose la question d’une littérature placée face à ses responsabilités, capable de nous assigner au devoir imprescriptible de maintenir le souvenir ouvert, vivant, alors même qu’il renvoie à l’irreprésentable, à l’horreur indicible.

Près de la voie ferrée
de Zofia Nalkowska
Traduit du polonais par Irena Elster
Allia, 48 pages, 3

Voix de salut Par Sophie Deltin
Le Matricule des Anges n°107 , octobre 2009.
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