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Traduction Hugo Hengl

février 2010 | Le Matricule des Anges n°110 | par Hugo Hengl

Lectures avec Tinnitus & autres acoustiures, d’Oskar Pastior

Lectures avec Tinnitus

Si l’invitation à participer à la traduction d’un recueil retraçant le parcours du grand Oskar Pastior, seul poète allemand membre de l’Oulipo, mort en 2006, est une offre qui ne se refuse guère, ce n’est pas sans appréhension que je me mis à la lecture des textes qui m’étaient attribués. Grand maître ès manipulations verbales, jonglant de mille registres, toujours à la frontière du non-sens, Pastior est l’exemple par excellence d’un type d’auteur qu’on serait tenté de qualifier d’intraduisible, si précisément l’on n’était pas traducteur. Dans mon cas, ce défi était d’autant plus attirant qu’il venait s’inscrire judicieusement dans un parcours d’« intraduisibles », qui m’avait déjà conduit à m’attaquer aux étonnants poètes Ernst Herbeck, Edmund Mach et Arnold Schmidt, artistes « en résidence » de l’ancien hôpital psychiatrique de Gugging, ou encore à m’immerger en tandem dans la sauvage équipée verbale du roman Brütt, de la poétesse autrichienne Friederike Mayröcker - c’est dire que je n’avais pas été en reste d’excentricités langagières, rythmes insolites, coulées de langue, associations libres, austriacismes diaboliques.
Que traduire soit une activité mettant en jeu une troublante aliénation, un asservissement à des cheminements langagiers qui ne sont pas les nôtres, qui parfois même nous rebutent, la traduction du moindre texte rédactionnel permet d’en faire l’expérience. Qu’elle soit à la fois un genre de sacerdoce et une trahison insolente de l’original, création à part entière, beaucoup l’ont brillamment exposé, et ce fait paraît maintenant admis. Mais que faire dès lors que les règles du récit, voire du langage, ont volé en éclat, et que le seul repère, fantomatique, est l’espace mental d’un auteur pour qui le fait d’écrire, loin de tout objectif traditionnel de transmission, relève exclusivement d’un acte, souvent désespéré, de survie, d’auto-attestation de son existence ? Que l’écriture à traduire se réduit - ou plutôt s’étend - à un terrain vague où se croisent des lambeaux de citations littéraires, des échos déformés d’intonations publicitaires, scientifiques, politiques, des expressions argotiques ou désuètes, des fragments de souvenirs, des parodies de formes classiques, des hantises diverses ? C’est encore traduire, répondra posément le traducteur pragmatique. On se met au métier et on fait son travail. Humilité ou inconscience ? Car le moins qu’on puisse dire, c’est qu’à cette table, dans ce cerveau, il se passe des choses peu communes. Parfois le choc des registres langagiers, des glissements de sens, des jaillissements divers sera tel que la dépossession donne lieu à une sorte de transe, à des inspirations spontanées et définitives ou des prostrations indéfinies. Transe toute occidentale, bien entendu, qui se déroule sagement à la table du traducteur, ou, à la limite, autour du pâté de maison. Il n’en reste pas moins que l’abandon qu’exige ce genre de texte atteint une sorte de dimension rituelle archaïque, et que le traducteur se trouverait vite englouti si, le plus souvent, il ne pouvait s’accrocher à l’humour obstiné de l’auteur dans lequel, littéralement, il s’abîme.
La grande difficulté, dans le type de textes que nous évoquons, est qu’à défaut de critères, la notion de bonne ou mauvaise traduction, pourtant indispensable, n’a plus vraiment cours - sauf à laisser le plaisir du lecteur en être le seul juge. Comment rester fidèle au texte en respectant ses mots, qui souvent sont viscéralement inséparables de la langue de l’auteur ? À cela s’ajoute, notamment dans le cas de Pastior, la difficulté qu’il y a à distinguer entre les créations ou déformations verbales et les nombreux emprunts - à leur tour parfois modifiés et galvau-dés - à d’autres langues. Jusqu’où pousser le souci d’exactitude et les recherches (pour déterminer par exemple, des expressions propres à la communauté germanophone de Roumanie dont Pastior est issu) ? Souvent, on le conçoit, ce genre de rigueur ne sera guère profitable à la qualité de la traduction, quand ce qu’il s’agit de rendre est bien plutôt un ton, un sentiment particulier de vertige ou de subversion verbale.
C’est ici que le traducteur gagne à sortir pour une fois de sa tanière. Le choix d’une traduction collective, dans le cas de Pastior, apparaissait judicieux, non parce que, chez lui, la question d’une cohérence auctoriale ne se poserait pas, bien au contraire, mais parce que pour rendre ne serait-ce qu’une impression de la profusion inventive à l’œuvre chez cet auteur, il fallait sans doute plus d’une imagination de traducteur. À l’occasion de la traduction du livre de Mayröcker, vertigineuse autofiction hybride et musicale, j’avais déjà fait l’expérience des avantages qu’il y a à échanger avec un pair (la traductrice Françoise David-Schaumann), lui soumettant chapitre après chapitre tout en relisant et commentant les siens, pour assurer une vigilance et une remise en question continuelles tout au long du processus. La traduction collaborative, bien coordonnée, peut ainsi sans doute aider à éviter (à contourner ?) écueils et impasses, et notamment à trancher parmi un nombre forcément foisonnant de variantes. Encore est-il difficilement évitable que chaque traducteur ait sa partie, son territoire de l’ouvrage dont l’appropriation jalouse semble être la contrepartie indispensable de la dépossession à laquelle, traduisant, il doit consentir. À dessein, pour Pastior, les textes du recueil assignés aux traducteurs étaient de périodes et de formes différentes pour éviter une « spécialisation » indésirable. Le poème « Feiggehege », quant à lui, apparaît dans le livre traduit par chacun des traducteurs impliqués dans le projet : exercice trop rarement pratiqué, puzzle ou vertigineux jeu des différences, hommage à contrainte toute oulipienne, passionnant aussi bien pour le lecteur curieux que pour les traducteurs eux-mêmes, dont la subjectivité des constructions mentales et la fragilité de l’autorité sont ainsi soudain et, heureusement, très passagèrement, mises à nu.

* A traduit, entre autres, Edmund Mach et Arnold Schmidt (Harpo & éditions), Friederike Mayröcker (L’Atelier de l’agneau). Lectures avec Tinnitus & autres acoustiures est à paraître aux éditions Grèges.

Hugo Hengl Par Hugo Hengl
Le Matricule des Anges n°110 , février 2010.
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