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Histoire littéraire Les soleils noirs de la chevalerie

février 2010 | Le Matricule des Anges n°110 | par Etienne Leterrier

Toussaint Louverture nous offre un chef-d’œuvre du Moyen Âge castillan. Découverte d’une matière de Bretagne revisitée par un chevalier africain et qui, sous le soleil méditerranéen, prend des éclats neufs.

Le Livre du chevalier Zifar

Zifar est un preux, un féroce combattant, serviteur loyal de Dieu et bon père de famille. Mais - ainsi naissent les histoires - il est aussi abominablement pauvre puisque par une étrange et burlesque malédiction, son cheval meurt sous lui tous les dix jours, le forçant à aller à pied comme un valet. Chevalier errant, Zifar l’est donc par nécessité là où les soudards d’Arthur enfourchaient, eux, leurs destriers pour le plaisir de l’aventure.
Le voilà donc lancé dans les contrées imaginaires ou réelles du Moyen Âge, à la recherche d’un pays où il puisse vivre en paix avec femme et enfants. Et peut-être même retrouver sa place, car Zifar, descendant d’une royauté déchue d’ « Inde » est très probablement un héros Arabe : « Les histoires anciennes disent qu’il y a trois Indes : la première confine à la terre des Noirs. C’est l’Inde dont fut originaire le chevalier Zifar et souverain le roi Tared ». Dans l’Espagne peu à peu reconquise, Zifar est même un héros pluriculturel et marqué par le syncrétisme mozarabe : né à Tolède, sous la plume d’un anonyme probablement juriste et lettré, qui l’aurait « traduit du Chaldéen », il incarne la rencontre fertile, durant les cinq siècles précédents, de la chrétienté, de l’Islam, du judaïsme et de Byzance.
De toutes ces influences, le « conte » garde une trace très nette. En tant que récit de chevalerie, il s’avère éminemment composite, mélangeant les épisodes héroïques et les batailles aux petites fables allégoriques ou didactiques, digressant dans des sermons chrétiens, introduisant tour à tour des merveilles et des saynètes de farce, et rappelant dans sa structure la trame et les entrelacs des récits enchâssés des Mille et une nuits. Fruit de généalogies littéraires diverses, le Zifar fait de chaque être rencontré par son héros le dépositaire d’une morale et d’une mémoire illustrées sous la forme d’un conte miniature, parfois avec un humour étonnant. Ainsi de la reine Galapia, qui refuse de relâcher le fils de son ennemi, après l’avoir pourtant épousé. Ou du serviteur de Zifar, qui raconte à un paysan comment une tornade l’a précipité dans son champ, a déterré les précieux légumes pour les souffler miraculeusement… au fond de son sac.
Héros de la perte et de la dissémination là où la logique chevaleresque exigerait au contraire que l’on accrût progressivement son bien en même temps que son honneur, Zifar perdra en une journée ses deux fils, puis sa femme. Il lui faudra passer par la folie feinte, supporter les conseils d’un ribaud insolent quoique fidèle que l’on a souvent comparé à Sancho Pança (mais qui, autre originalité de ce texte, finira lui-même par devenir « Chevalier Ami »), déchoir socialement comme Lancelot pour enfin, parvenir à régner sur Menton au terme d’un parcours comprenant son inévitable et délicieux lot de combats à l’épée ou à la lance, d’interventions providentielles, de nefs magiquement menées à bon port, d’ermites avisés, de chevaliers orgueilleux, de belles dames et de pirates aux pensées douteuses.
La perte, pour Zifar, n’est que les prémices d’un parcours qui mène à la rédemption. « Bienheureux est donc celui qui a su endurer avec patience toutes les pertes de ce monde », philosophe le chevalier à l’attention de son valet. Également tributaire du modèle hagiographique et en l’occurrence de la vie de Saint-Eustache, comme nous l’apprend une érudite et passionnante postface, Le Livre de Zifar évoque un processus historique semblable à ce qu’avait fait, en France, la Queste du Saint Graal, deux siècles après les écrits arthuriens de Chrétien de Troyes : il christianise et moralise les prouesses terrestres en empêchant leur héros d’en récolter le fruit en échange du salut. D’ailleurs Zifar ne survit pas à son couronnement. Sitôt proclamé roi de Menton, il devient pour le conte « Le chevalier de Dieu ». La disparition du patronyme est ainsi remplacée par le signe d’une sagesse infinie : le roi peut, à sa guise, prodiguer à ses deux fils, et dans toute la seconde partie du récit, les conseils avisés d’un père, sous forme d’histoires morales ou merveilleuses. Enfin, c’est sur les aventures de Roboam, cadet des deux princes que le récit se concentre, et sur les péripéties qui le conduiront, après bien des batailles, à devenir empereur de Tigride, c’est-à-dire de Mésopotamie.
L’auteur nous avait d’emblée prévenus : voilà un récit conçu comme une noix. « Il présente au dehors une dure coquille ligneuse et cache son fruit à l’intérieur. » On n’aurait su dire mieux que l’auteur du Livre du chevalier Zifar pour évoquer la belle réalisation éditoriale de Monsieur Toussaint Louverture. Mis à part que ce gros grimoire à la reliure brune couverte de motifs cabalistiques dorés, très joliment illustré par Zeina Abirached, s’avère en plus aussi beau du dehors qu’il regorge à l’intérieur d’aventures passionnantes.

Le Livre du chevalier Zifar Anonyme
Traduit du castillan (XIVe s.) par Jean-Marie Barbéra, commentaire et postface de Juan Manuel Cacho Blecua, illustré par Zeina Abirached, Éditions Monsieur Toussaint Louverture, 574 pages, 28

Les soleils noirs de la chevalerie Par Etienne Leterrier
Le Matricule des Anges n°110 , février 2010.
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