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Domaine français Les larmes de l’apostat

mars 2010 | Le Matricule des Anges n°111 | par Benoît Legemble

À travers un récit bigarré et pudique, Gilles Leroy évoque l’odyssée funèbre de ceux que le destin change en ombres. Entre célébration humaniste et satire politique.

S’il prend pour point de départ l’ouragan Katrina, le dernier opus de Gilles Leroy est également un roman d’apprentissage sur le deuil et sur l’expérience de l’altérité. Par le truchement du clan Jackson, il s’agit de donner une voix aux laissés pour compte du grand rêve américain. Si cette terre est choisie, c’est parce qu’elle est lieu de métissage, espace de sapement de la pensée puritaine, du mélange des couleurs et des langues. C’est ici qu’a toujours habité Zola, immuablement. Ici aussi que sont nés la vocation intellectuelle de Caryl et son engagement, qui le pousseront à effectuer une thèse sur Bayard Rustin - une des figures de proue de la lutte en faveur des droits civiques des minorités. Tout semble pourtant gravé dans la roche pour cette famille dont on comprend qu’elle est appelée à voir sans cesse son rocher retomber malgré ses efforts, à l’image du mythe de Sisyphe.
Le doyen de l’école rappelle ainsi l’homonymie du fils avec le célèbre condamné à mort Caryl Chessman. Une façon comme une autre de programmer l’échec. C’est que personne ne peut échapper à sa condition à la Nouvelle-Orléans. « On y naît, on y crève. C’est comme ça », déplore Zola. L’ouragan sert ainsi de fil d’Ariane pour évoquer une vie de deuil et d’errances dont les répliques dévastatrices se logeront à même la chair de Caryl, victime d’un cancer foudroyant. Leroy dépeint alors une Zola guerrière et émouvante, toute en retenue : « D’autres femmes, elles tiennent de grands discours (…) mais elles s’évanouissent dans ces moments délicats. Moi non. J’ai accepté la fin horrible et je l’ai lavé, je l’ai nourri, je l’ai réchauffé. J’ai accepté sa maigreur, sa laideur, la tête de mort qui ne tarda pas à se dessiner en transparence sous la peau grise tendue sur les os. »
La maladie, la perte, Zola les a connues toute sa vie. Les dernières pages se chargent alors d’accents bibliques. Zola se voit en vierge chaste, délivrée du fardeau d’une existence fangeuse. C’est que « maintenant que Dieu a failli, la raison est seule à affronter la terreur du monde, seule jusqu’à souvent s’y perdre. » De cette façon, Gilles Leroy inscrit en creux la possibilité d’un gnosticisme critique. Ce qu’on retrouve d’ailleurs dans l’exergue emprunté à Euripide, qui inaugure le récit : « Si les dieux font le mal, c’est qu’ils ne sont pas des dieux. » Et la mère au calvaire d’ajouter : « Dieu d’indifférence, où es-tu ? Te souviens-tu de tes enfants ? (…) je t’abolis et je te recrache, Seigneur mon maître et Dieu de merde  ». Il s’agit de dire l’intrication de l’idéal spirituel et du triste constat de la défection divine. Des repères du monde d’hier, il ne reste plus rien à part des larmes amères et la béance laissée par l’ombre des absents. Pourtant, Leroy évoque la possibilité d’un sursis, comme avec Troy, le compagnon de son fils. Ensemble, ils pourraient former une nouvelle famille, unie par la mémoire de Caryl. Leroy ne cède pourtant pas plus au sublime qu’aux sirènes de l’idylle réactionnaire. Aux sucreries littéraires pour amateurs de bons sentiments, il oppose le constat de la « prédation démocratique » - sait que « toute viande se vaut » dans la chaîne alimentaire. Le combat de la famille Jackson est ainsi celui de la dignité dans un pays où la technologie surnuméraire et la rhétorique des superlatifs viennent à trahir ce qu’Ingeborg Bachmann avait pressenti comme étant la « langue des escrocs ». Des acteurs sur le retour assureront le sauvetage dans un spectacle grotesque. C’est qu’ici l’apparence prime l’essence. La Nouvelle-Orléans se mue peu à peu en un vaste laboratoire d’observation des miséreux. L’heure pour Zola de quitter la « cité barbare » pour Atlanta. Une seconde chance ailleurs, comme pour dire que la lumière peut parfois se passer de racines.

Zola Jackson de Gilles Leroy
Mercure de France, 140 pages, 14,80

Les larmes de l’apostat Par Benoît Legemble
Le Matricule des Anges n°111 , mars 2010.
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