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Domaine étranger Héroïsme sans gloire

mars 2010 | Le Matricule des Anges n°111 | par Sophie Deltin

Le roman de jeunesse de l’Autrichien Jean Améry décrit l’impasse existentielle d’un intellectuel face à la montée du nazisme.

Les Naufragés

Première incursion de l’écrivain dans la forme du roman, qu’il réitérera plus tard avec Lefeu ou la démolition (1974), Les Naufragés est plutôt un roman-essai, tant il est vrai que celui qui s’appelle encore Hans Mayer y compose déjà ses idées. À propos de ce texte, qu’il reprendra après la guerre et sa déportation à Auschwitz, mais qui ne sera publié finalement qu’après son suicide le 17 octobre 1978, le jeune auteur était enthousiaste. Comme le rapporte I. Heidelberger-Leonard dans la biographie très étayée qu’elle lui a consacrée (Actes Sud, 2007), Mayer n’hésita pas à l’envoyer à Thomas Mann qui lui conseilla de le faire lire plutôt à « quelqu’un de (sa) ville », Robert Musil, lequel y décela « un réel talent », quoiqu’« encore quelques traces d’immaturité ». S’écouleront quelques années seulement avant que Mayer endure l’exil, dès 1938 en Belgique, la Résistance puis la torture par la Gestapo en juillet 43 dans le fort de Breendonk – une épreuve « aux limites de l’esprit » qui ébranle pour toujours « la confiance dans le monde ».
Parabole philosophique écrite dans le sillage de l’insurrection de février 1934, Les Naufragés peut se lire comme une prophétie cruelle sur l’anéantissement programmé des juifs. Allemand, juif, mais élevé dans la tradition chrétienne, Eugen Althager est un intellectuel bourgeois déclassé et sans le sou qui mène une existence désœuvrée. Naufragé, Althager ne l’est pas seulement d’avoir été expulsé de la campagne paisible de son enfance, échoué dans les cafés de la grande ville de Vienne. Sa vie de débauche, durant un séjour à Berlin, a suffi à confirmer la débâcle des valeurs qui jusque-là orientaient son existence. Un jour d’avril 1933, il assiste dans son quartier à un lynchage sur un juif : « Le rugissement bestial se rapprochait. Déjà Eugen distinguait les paroles de ce cri de guerre infernal, enfanté par un temps de démence, qui condamnait un groupe humain à une mort certaine. Mais pas à une mort humaine. (…) Ce groupe n’était que du bétail voué à périr d’une mort indigne. Ce n’était pas un ennemi qu’il fallait vaincre. C’était de la vermine qui devait… crever. »
La prise de conscience d’Althager qui se voit subitement « enrôlé de force dans un nous collectif » préfigure ici la réflexion à venir que l’écrivain rebaptisé Jean Améry développera trente plus tard dans l’un de ses essais de Par-delà le crime et le châtiment (1966), intitulé « De la nécessité et de l’impossibilité d’être juif ». Pour l’heure, la « nécessité » d’être juif fait d’Althager un réprouvé, même si « sa faute, commente-t-il, était sans doute de ne pas savoir en quoi consistait son appartenance à cette race ». Reniant alors l’enthousiasme de sa jeunesse pleine d’extase, d’instincts et « des forces inexplicables de la vie » (ses lectures étaient Nietzsche, Novalis), Althager opère un « revirement spirituel » radical pour trouver un « point de vue d’où contempler les choses sans qu’elles pussent atteindre son âme ». Ce sera la voie de la raison, mais la raison « frigide » de tout soubassement moral, de toute compassion – en tant qu’elle sape, mine et dénigre toute valeur, toute croyance.
En ombre portée, c’est bel et bien à une forme d’autocritique sur les égarements de sa propre posture intellectuelle – l’esthétique de l’irrationalisme de sa jeunesse, portée aux nues par l’austrofascisme naissant – que se livre le narrateur Hans Mayer, alors influencé par Hermann Broch et les nouvelles théories de la connaissance promues par le Cercle de Vienne (Schlick, Carnap).
C’est précisément ce nouvel échafaudage théorique dans sa capacité de s’opposer à la décadence de son temps que le roman met à l’épreuve. Que peut valoir, s’interroge le narrateur, « la clarté glacée » du sceptique, quand celle-ci est incapable de déboucher sur l’action ? « Il laissait sans espoir les choses aller leur cours et décider de lui » est-il dit à maintes reprises d’Althager. N’est-ce pas d’ailleurs au nom de cette faiblesse, cette résignation, qu’il perdra Agathe, sa maîtresse enceinte de lui mais qu’il abandonne à son sort, la laissant sacrifier son idéal au pouvoir de l’argent, tandis qu’il s’éloigne aussi de Heinrich Hessl, son ami d’enfance qui a fini, certes non sans lâcheté, par s’intégrer… « Créature d’une époque moribonde », Eugen Althager ne l’est donc pas seulement en raison du poids des déterminations sociales ; le scepticisme radical qu’il professe en fait le complice du délire de masse qui se lève et se répand irrésistiblement. Aussi, sa solitude, sa passivité et son attirance secrète pour la mort (à travers la question du suicide, déjà posée ici par l’auteur du Traité du suicide, 1976) apparaissent-elles comme les symptômes de son aliénation. La force intellectuelle du nihiliste, fût-elle « héroïque », « est négative et promise à l’impasse », telle fut la clairvoyance terriblement visionnaire au fondement de l’œuvre de résistance, individuelle et exemplaire, qu’incarna Hans Mayer/Jean Améry.


Sophie Deltin

LES NAUFRAGÉS DE JEAN AMÉRY
Traduit de l’allemand par Sacha Zilberfarb
Actes Sud, 272 pages, 21

Héroïsme sans gloire Par Sophie Deltin
Le Matricule des Anges n°111 , mars 2010.
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