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avril 2010 | Le Matricule des Anges n°112 | par Thierry Cecille

Après avoir quitté l’Eden de Formation, l’enfant que retrouve Guyotat fait l’épreuve de l’adolescence : l’apprentissage des sens est aussi celui du sens - sacré - de l’écriture.

Arrière-fond

Il arrive - rarement - que le lecteur, pour entrer dans une œuvre, ait à se défaire, non seulement de ses habitudes de lecture, mais aussi de ses réflexes moraux et même d’une part de ce qui le constitue, sensibilité et imaginaire mêlés. L’expérience doit en valoir la peine. Le nom même de Guyotat éveille une telle appréhension et exige une forme semblable d’empathie. Du scandaleux Tombeau pour cinq cent mille soldats (1967) jusqu’à Coma (2006) ou Formation (2007), autobiographie en apparence plus lisible et apaisée, Pierre Guyotat explore toujours plus avant, fouille et malaxe (ces verbes vont et viennent au fil de ces pages) un monde intime riche de fantasmes douloureux et, à la fois, une langue qui puisse s’y accorder, le dire. C’est à la genèse de cette œuvre-vie que nous sommes ici… confrontés. Ces 437 pages doivent en effet se lire avec patience - mais avec ce que ce terme, étymologiquement, a de commun avec la passion : souffrir pour coïncider avec ce que l’auteur tente de mettre au jour, ligne après ligne, paragraphe après paragraphe (c’est de tels blocs compacts de sens que l’ouvrage est constitué).
Chaque nuit ce mime (…) du péché originel.
La structure même, d’emblée, pourrait nous égarer - ou nous effrayer : le pré-texte - c’est-à-dire la réalité biographique - consiste en un voyage en Angleterre, l’été 1955, de Guyotat adolescent, qui a alors 15 ans. Mais où d’autres s’épanouiraient nostalgiquement en un récit rétrospectif mêlant scènes vues, impressions et sensations, bribes de dialogues remémorés, Guyotat se concentre sur quelques journées et nuits formatrices, où l’imaginaire, sans crier gare, embraye sans cesse sur le réel, en naît et, réciproquement, le colore, le modifie même. Ces quelques jours - étrangers plus encore qu’à l’étranger - seront précédés d’un récit de rêve (en rêve ?) et suivis du retour en France - lui-même concentré sur deux nuits d’épreuves particulières. Dès avant ce voyage, l’adolescent a fait l’expérience de ce qui, dès lors, constitue son identité en perpétuelle construction : il écrit, de jour, des poèmes qu’il veut de forme classique (alexandrins et métaphores) sur des sujets qu’on peut penser nobles et qu’inspire, en particulier, la Bible - puis, de nuit, des textes d’une prose neuve, rude et heurtée sans doute, qui décrivent et créent tout à la fois des scènes sexuelles d’un théâtre intime et fantasmatique. Cette écriture nocturne se fabrique (il s’agit bien, en même temps, d’un mécanisme et d’un rituel) avec le secours de, le recours à la masturbation : l’érection puis l’éjaculation sont, dans leur déroulement maîtrisé, presque minuté, les supports/suppôts de la progressive avancée du texte.
Ici se lit donc « à vif », « à cru », « le déchirement entre l’acte de création poétique ouvert et l’acte clandestin de la branlée-avec-texte ». Les scènes, elles, de cet « arrière-fond » secret, sont les épisodes d’une sorte de prostitution sacrée (leitmotiv majeur des œuvres de Guyotat adulte) en un « bordel » où les victimes, enfants ou adolescents, filles et garçons, sont offertes au désir violent, agressif, outrageant, parfois meurtrier des adultes oppresseurs. Et dans le cours quotidien de l’existence, en ce séjour anglais, l’adolescent s’attache donc, en des gros plans ou des stases obsessionnels, à tout ce qui pourra être utilisé, ultérieurement, pour l’écriture. Il s’agit bien d’une sorte d’utilitarisme sexuel et textuel à la fois - rien ne doit être négligé de ce qui pourra nourrir les scénarios et leur mise en mots, le réel doit être « transformé, souillé, exaspéré » : « membre » dressé de l’hôte derrière la porte de la chambre (le « chambranle ») murmurant « your cock », rumeur de viol dans le village voisin, entrejambes des funambules sur la scène ensablée d’un modeste cirque, « remugles » de sperme ou de sang menstruel mêlés aux odeurs de la mer ou des fleurs de bow-windows… Et la préoccupation la plus violente : approcher un sein de femme, connaître le sexe d’une femme, sa « nature », chair d’« entrailles » ou « fleur » qui « quand on la prend à la vierge, fait du sang ».
Mais à cela s’ajoute un questionnement métaphysique : est-ce du Mal qu’il s’agit dans ces visions ? Où est-il, sinon, ce Mal que la Seconde Guerre mondiale achevée il y a peu a mis en évidence dans la figure du nazi, dans ces antichambres de l’Enfer que furent les camps (et d’où le frère préféré de la mère ne revint pas). Et que nous dit cet autre corps « prostitué » pour nous, ce Fils offert sur la Croix par le Père ? Le fut-il, véritablement, pour notre rédemption ? Ou pour le péché, notre péché toujours recommencé - et que l’on tente de (se) dissimuler ? « Que fais-je d’autre la nuit quand j’appelle, fais sortir et répands la semence pour quelques mots du Verbe, et pourquoi presque chaque nuit ce mime - mais qui à cet âge est la vie même - du péché originel, dont le verbe renouvelle la beauté, avant que, dans l’éjaculation et le dégrisement, la mort soit appelée sans mots pour en finir ? »

Arrière-fond de Pierre Guyotat
Gallimard, 437 pages, 21

Education textuelle Par Thierry Cecille
Le Matricule des Anges n°112 , avril 2010.
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