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Domaine étranger A géométrie variable

mai 2010 | Le Matricule des Anges n°113 | par Sophie Deltin

Le nouveau roman de l’écrivain suisse Peter Stamm parle de l’irréductible ambiguïté des désirs qui nous fondent.

Munich au début des années 90. Tous deux étudiants en architecture, Sonia et Alex s’engagent dans une relation prometteuse. Séduisante, très douée et entièrement dévouée à son travail, Sonia croit « pouvoir changer le monde par l’architecture ». Ambitieuse, elle est bien résolue à planifier sa vie plutôt qu’à se laisser surprendre par elle - un bonheur intellectuel, rassurant mais distant, sans chaleur. « Elle a étudié les différentes options et c’est toi qu’elle a choisi » rappellera quinze ans plus tard Antje, sa meilleure amie, à Alex qui n’aura jamais réussi lui, à se déprendre de la sensation que son mariage avec Sonia lui était arrivé « sans qu’(il) n’y soi(t) pour rien ». « Elle était très jolie, commente-t-il encore, mais elle avait quelque chose d’inaccessible, de hautain. Elle me faisait un peu penser à ces poupées dont les vêtements sont cousus et font partie de leur corps. »
Un jour de cet été où ils n’étaient encore qu’étudiants, Alex a fait la rencontre d’Iwona, une fille fruste, sans charme, vieillotte et ennuyeuse. Immigrée en situation irrégulière, elle travaille dans une librairie catholique pour subvenir aux besoins de sa famille restée en Pologne. Sa présence lui est désagréable, il la trouvera même « empotée » avec son regard « vide comme un animal ». Débute pourtant une histoire improbable mais inédite d’attraction et de désir irrésistible, de possession et de dépendance. Sans que cela en ait l’air, mais comme souvent chez Peter Stamm, il aura donc suffi d’un événement initial, banal, pour déclencher une série tout à la fois aléatoire et inéluctable, évidente et imprévisible - cette lente et discrète mécanique qui souvent met en branle les vrais drames d’une vie. Car après qu’Alex officialise sa relation bien comme il faut avec Sonia, et qu’ils créent ensemble une agence d’architecture, il ne parvient pourtant pas à se libérer du souvenir d’Iwona et finit par renouer avec elle. Lâche, irrésolu, incapable de choisir, donc de renoncer à l’une ou à l’autre, Alex à la fois figurant et spectateur de son existence, s’installe donc dans ces deux histoires, l’une ordonnée, d’une entente toute fonctionnelle, quasi esthétique, l’autre, clandestine, irrégulière, et inféodée à la seule jouissance physique.
Des créatures criblées d’incertitudes.
Dans ce roman sourdement dérangeant, explicitement inspiré de l’intrigue de la pièce de Witold Gombrowicz, Yvonne, princesse de Bourgogne dont l’auteur alémanique emprunte jusqu’aux prénoms, il est question du « pouvoir », de « l’ascendant » qu’un être peut exercer sur nous du fait de sa seule présence - et de la seule force de son amour. Fasciné autant qu’irrité par la dévotion, la résignation « presque servile » de cette amante qui lui aura offert sa vie dès le premier jour, Alex s’engouffre, sans parvenir à y résister, dans les clairs-obscurs de cette relation - « un monde parallèle qui obéissait à ma volonté et dans lequel je pouvais me rendre quand je voulais, et que je quittais quand j’en avais assez. » Figure de l’extrême solitude, de la fidélité sans défaut, le corps et l’âme en attente infinie, Iwona intrigue. Celle qui pouvait agacer par sa passivité, se révèle par la constance de son caractère, étrangement déterminée, son engagement allant jusqu’au sacrifice absolu, puisqu’à celui qu’elle aime, elle cèdera même le droit d’élever leur enfant avec la femme légitime…
Le tour de force du roman tient moins à la sobriété de son écriture - les lecteurs familiers des nouvelles de Peter Stamm retrouveront sans surprise la modestie d’un style sans éclat ni relief apparent, qui tire paradoxalement tout son talent de sa capacité à ne pas se faire remarquer - qu’à la patience, ample, minutieuse et nuancée, qu’elle déploie à cerner, à délier son sujet. En s’efforçant de décanter l’inextricable du désir, dont la formidable tension ouvre le récit au ressort de l’ambiguïté et de la contradiction, du silence et du malaise, la prose placide de l’écrivain parvient à épouser le mouvement du mystère même, qui de façon insensible conduit Alex jusqu’à des territoires de lui-même encore insoupçonnés. De la froide indifférence à l’aveuglement ou la rage du désir, du dégoût à l’ivresse physique, de l’illusion des compromis qui le retiennent à Sonia au sentiment de sécurité, presque archaïque, qui le bouleverse auprès d’Iwona et l’enchaîne à elle…
Plus soucieux de normaliser l’étrangeté de leur vie intérieure au moyen d’un confort commode que de se mettre au clair avec eux-mêmes, les personnages de Peter Stamm sont des créatures criblées d’incertitude, et même en couple, ils sont séparés, chacun seul. Fragmentés, ils sont sujets à la contradiction, à la fêlure - un lieu difficilement habitable. Tel ce point d’impact à peine perceptible mais présent dès le début sur les façades les plus solides, il faut juste du temps en réalité pour que la lézarde fraie son chemin, s’élargisse, et parvienne finalement à faire s’écrouler les bâtisses qui en mettaient plein les yeux.

Sept ans de Peter Stamm
Traduit de l’allemand par Nicole Roethel
Christian Bourgois éditeur, 274 pages 18

A géométrie variable Par Sophie Deltin
Le Matricule des Anges n°113 , mai 2010.
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