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Textes & images Pas clair du tout

juillet 2010 | Le Matricule des Anges n°115 | par Gilles Magniont

Muñoz & Sampayo proposent quelques subtils pas de danse, au (x) pays des identités nationales et de leur mystère.

Il ne serait « rien d’autre qu’une voix » - voix que l’Unesco a inscrite au Patrimoine de l’Humanité, voix pure, voix imprégnée de nostalgie. Mais la nostalgie de quoi ? Certains le disent né en Uruguay en 1897, d’autres à Toulouse en 1890, et lui-même s’abstint de démentir quoi que ce soit : « Je suis né à Buenos Aires à l’âge de deux ans et demi ». C’est là que Carlos Gardel fit sortir le tango des bordels, en chantant des histoires de 3’ ; là que sa voix se mit à circuler des quartiers fangeux aux classes aisées, avant de séduire les deux côtés de l’Amérique puis de gagner le Monde (des centaines de titres enregistrés et quelques films-prétextes), jusqu’à l’accident d’avion du 24 juin 1935, au-dessus de la Colombie.
C’est encore à Buenos Aires que sont nés José Muñoz et Carlos Sampayo, quelques années après la mort de Gardel. Contraints à l’exil forcé au temps de la dictature, ils occupent une place de choix dans la bande dessinée « adulte » des années 80, puis sont un peu et injustement oubliés quand les romans graphiques font la roue. S’ils reviennent aujourd’hui à la ville de leur enfance, ses tramways électriques et ses salles de bal, c’est en suivant le regard que celle-ci porte sur son Héros populaire et ambigu. « José et moi avons attribué à Gardel une fonction, qui est de renforcer une identité qui n’est pas claire du tout », écrit Sampayo en avant-propos : alors, comme prétexte et fil directeur à leur « déclinaison » de Gardel, les auteurs ont imaginé une table ronde où s’écharpent divers spécialistes penchés sur la question de « l’Argentin idéal ». Au fil du débat, de fiertés patriotiques en détestations démystifiantes, le chanteur nous apparaît ainsi à travers les entreprises de captation acharnées à traquer son être fuyant. Fut-il tout dévoué à la musique du peuple, ou à l’ambition de triompher ? Ami des rouges, ou de ceux qui assassinaient les ouvriers ? Passionné du jeu, ou de sa mère ? Etc. Le livre ne prend pas parti, soulignant plutôt le travail d’épure accompli par un homme qui « ne mentait ni ne disait la vérité », de sorte que seule sa voix reste et permette toutes les identifications. Pour exprimer cette réduction, les âpres noirs et blancs de Muñoz offrent un biais remarquable : le cadrage complique souvent la lecture en maintenant les protagonistes principaux en arrière-plan, les traits se font souvent cruels pour brosser figurantes grotesques ou comparses avides, quand le dessin semble encore protéger Gardel et, en quelques coups de plume et de pinceau, se tenir au bord de sa figure presque transparente, quelques taches de cheveux gominés et ce sourire un peu penché qui coïncide avec le bord du chapeau.

Carlos Gardel
de José Muñoz et Carlos Sampayo
Traduit de l’espagnol (Argentin) par Dominique Grange, Futuropolis, 128 pages, 24

Pas clair du tout Par Gilles Magniont
Le Matricule des Anges n°115 , juillet 2010.
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