Hazara blues est la preuve que les images parfois en disent plus que les mots. Cet album est tout à la fois une bande dessinée, un roman graphique et un documentaire illustré. Le scénariste, Reza Sahibdad, y raconte son histoire. Afghan, mais né en Iran où sa famille était réfugiée, son chemin de vie et d’exil est semé d’embûches. Le dessinateur, Yann Damezin, est français et a de grandes affinités avec la culture persane. Il parle la langue, joue du kamâncheh, un instrument à cordes iranien, a adapté en alexandrins et illustré le conte Majnoun et Leïli (publié chez La Boîte à bulles). Son style de dessin, chantourné, ornementé, très oriental, convient à merveille à ce récit dont les racines sont ancrées dans le sol afghan.
La construction est complexe, plusieurs plans chronologiques se déploient simultanément. Il y a l’enfance de Reza et son parcours familial. En parallèle, des moments de son entretien à l’Ofpra, l’Office français de protection des réfugiés et apatrides, quand il est arrivé à Paris et a demandé l’asile. Et aussi les discussions entre les deux amis, Yann et Reza, situées, elles, dans le présent, y compris quand ils évoquent l’élaboration du livre que le lecteur tient entre ses mains.
Compliqué à suivre ? Pas du tout, un code couleurs – dont on prend conscience progressivement – est appliqué à chaque strate du récit. Et quand plusieurs couches temporelles s’entremêlent dans une même case, il y a tout simplement plusieurs couleurs. C’est du monochrome multicolore.
C’est surtout une émouvante plongée humaine dans le parcours d’un homme, minorité parmi les étrangers, rejeté pour toutes sortes de raisons : parce que Afghan en Iran, parce que Hazara en Afghanistan, parce que sans papiers là-bas, sans domicile ici à son arrivée. Dans ce parcours de tous les dangers, le pivot (dessiné en rouge) est l’épisode crucial de l’interview à l’Ofpra. C’est ici que se joue l’avenir de Reza en France. La séquence commence de manière réaliste : on voit l’agente de l’office, coiffée en chignon, et un interprète barbu, qui interrogent Reza dans un bureau. Puis, très vite ça part dans l’onirique. L’agente au chignon se transforme en une créature mi-femme mi-dragon, au long corps sinueux. Elle détient la clé du château, laissera-t-elle y entrer Reza ? Les nuages s’accumulent dans le ciel rouge. Les questions de l’agente relancent la narration. La vie est dure pour les Afghans en Iran. Reza a vécu les huit premières années de sa vie durant la guerre Iran-Irak (1980-1988). Dans son pays, c’est aussi la guerre. L’histoire percute les relations familiales. Le frère aîné s’engage politiquement, est emprisonné. À 10 ans, Reza est obligé de travailler. Adulte, il découvrira l’opium, l’héroïne et le crack. Puis le cinéma (ah, cette séquence délicieuse où l’agente de l’Ofpra découvre avec ravissement que l’étudiant en cinéma s’est formé auprès d’Abbas Kiarostami). La cure de désintoxication est violente et radicale.
Au fil des pages, on est charmé par le symbolisme des dessins qui enrichissent le propos. Des yeux sur pattes montrent efficacement la surveillance dont sont l’objet les Afghans en Iran. On est horrifié de découvrir des pans de l’histoire mal connue des Hazaras en Afghanistan, dont le massacre d’Afshar, le 10 février 1993, par les soldats de Massoud (pourtant considéré comme un héros romantique en France) qui aurait causé la mort de plus de 1000 personnes en 24 heures. On passe de l’intime aux conflits armés, des déchirements de l’histoire aux solidarités personnelles et à l’amitié. Ce livre écrit, conçu, dessiné à quatre mains est un grand pont entre des pays d’origine déchirés par la violence et le pays d’accueil, entre des cultures éloignées mais qui sont capables aussi du plus beau.
Anne Kiesel
Hazara blues. Téhéran, Kaboul, Paris, de Reza Sahibdad
et Yann Damezin, Sarbacane, 240 pages, 28 €
Textes & images Un exil afghan
janvier 2026 | Le Matricule des Anges n°269
| par
Anne Kiesel
Réalisateur et scénariste, Reza Sahibdad raconte son parcours d’émigration vers la France, enrichi par les dessins magnifiques de Yann Damezin.
Un livre
Un exil afghan
Par
Anne Kiesel
Le Matricule des Anges n°269
, janvier 2026.

