À en croire les manuels d’histoire, la guerre du Vietnam s’est achevée en 1975 par la prise de Saigon, deux ans après la signature des accords de Paris qui mettaient fin à l’intervention américaine, et après dix années de combats d’une rare violence. Mais qu’en fut-il réellement pour les miraculés de cette monstrueuse boucherie humaine ? Qu’en fut-il pour ceux qui avaient tout perdu avant même que d’avoir commencé, qui avaient échappé au napalm, aux bombes au phosphore, aux bombes à billes (qui labourent tout sur leur passage) et aux mitraillettes pour se retrouver sans le moindre espoir dans un pays exsangue ?
Le Chagrin de la guerre, unique roman d’un biochimiste né en 1952, donne une réponse sans équivoque : pour ceux-là, après l’arrêt des combats, rien n’était fini.
Quelques semaines seulement après la fin de la guerre, une tâche inhumaine attend les rescapés, réunis en escouades : ramasser les squelettes des camarades tombés sur le champ de bataille. Kiên, le anti-héros de ce roman qui n’en est pas vraiment un, se trouve ainsi à bord d’un de ces camions chargés de transporter les os par sacs entiers. Pas besoin de remuer sa mémoire pour que le passé proche remonte à la surface : il est là, intact, encore chaud de tout ce sang qui a coulé. Et c’est toute la guerre qui défile sous ses yeux, du jour où il était parti vers le front, ce « lendemain éblouissant de malheur » minutieusement décrit, jusqu’à la fin des hostilités, d’ailleurs à peine évoquée, comme s’il s’agissait d’un détail négligeable. Les images reviennent toutes seules. Celles des corps déchiquetés notamment. Plus généralement, celles de l’horreur et de ses nombreux visages : la mort des copains par exemple, ceux avec lesquels il avait échappé aux massacres, et qui finirent eux aussi par tomber, souvent bêtement, pour cette minute d’inattention durant laquelle ils avaient oublié la guerre, oublié qu’elle était là, présente partout, et surtout là où on l’attendait le moins. Ces images-là, donc, impossibles à effacer. Mais pas seulement. Certains racontent, se souviennent de ce bruit inouï qui s’élevait des chars lorsqu’ils passaient sur des cadavres : « on dirait des sacs gonflés d’eau, qui éclatent brusquement et soulèvent doucement les chenilles ».
À 40ans, Kiên découvre qu’il est comme tous ceux qui ont perdu leurs vingt ans dans cette guerre, et qu’il ne lui reste rien de sa vie, sinon ses souvenirs. Dont il aimerait pourtant se débarrasser. Ceux du premier amour de sa vie, que la guerre a brisé, et ceux des combats. Et comble de l’horreur, à son retour chez lui, il découvre que celle qu’il aimait, naguère, dans ce qui lui apparaît désormais comme une autre vie, se trouve engagée dans une autre histoire.
Ce témoignage de la guerre américano-vietnamienne est ici attribué à un écrivain fictif, qui écrit sur la guerre parce qu’il ne peut écrire sur rien d’autre. Pour lui, comme pour les soldats revenus du front, en découdre avec la barbarie est une simple question de survie.
On imaginait bien que dix ans de guerre allaient laisser des traces. Pour les rescapés de ce carnage, rien n’est fini. Il y a la mémoire pour les torturer, une mémoire autonome dirait-on, et que personne ne parvient à faire taire – on a beau vouloir oublier, beau vouloir piétiner le passé, vouloir s’amputer d’une partie de sa vie, cela ne suffit pas, les souvenirs sont tenaces. Et la tristesse d’avoir survécu, là où tant ont trouvé la mort. Et cette paix soudaine qui s’abat sur eux, impitoyable, monstrueuse d’irrationalité (combien de morts pour un survivant ?). Autant de bonnes raisons (ou de mauvaises) pour devenir cinglé, comme Kiên. Fallait-il vraiment s’acharner à survivre pour, au final, se coltiner une telle souffrance, cette « douleur pire que la douleur » ?
Le Chagrin de la douleur est un roman d’une beauté déchirante, parfois à la limite du supportable, et dans lequel chaque page, ou presque, peut tenir lieu à la fois de commencement et de fin. Sur une même page, des personnages peuvent mourir puis se mettre à parler, puisque la mémoire mélange tout, ou libère ses images comme elle peut. On l’aura compris : pas d’intrigue qui vaille ici. Son fil se casse sans cesse. Cela n’avance jamais. Cela ne peut plus avancer. Et c’est définitivement sans espoir, car cela finit toujours par revenir vers un autre passé, dans un mouvement que rien ne peut contrarier. La seule ossature du roman, c’est la boue des souvenirs, qui cimente tout, unissant dans un même magma le temps présent (ou ce qu’il en reste) et les multiples éclats du passé. Une boue qui ne pourra sans doute faire beaucoup mieux que sécher, se figer sur elle-même, çà et là se craqueler, mais qui restera pour longtemps comme une immense balafre sur la peau du Vietnam.
Didier Garcia
Le Chagrin de la guerre de Bao Ninh
Traduit du vietnamien par Phan Huy Duông
Picquier poche, 304 pages, 8,50 €
Intemporels No future
février 2011 | Le Matricule des Anges n°120
| par
Didier Garcia
Entre litanie et document historique, ce roman de Bao Ninh est un témoignage sur la guerre du Vietnam et l’impossibilité de l’oubli.
Un livre
No future
Par
Didier Garcia
Le Matricule des Anges n°120
, février 2011.

