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Zoom Pièges à conviction

avril 2011 | Le Matricule des Anges n°122

Avec Purgatoire, ultime roman paru avant sa mort, l’Argentin Tomás Eloy Martínez explore les vertiges de l’absence.

Cela commence comme un quiproquo romanesque. Une femme, la soixantaine, retrouve, par le plus ténu des hasards, son mari, dans un restaurant américain. Il n’a pas vieilli depuis la dernière fois qu’elle l’a vu, dans un baraquement du centre de l’Argentine, trente ans auparavant.
Pourrait s’ensuivre un roman policier, ou un conte fantastique, ou encore une chronique de la schizophrénie. Tomás Eloy Martínez délaisse toutes ces pistes pour signer un récit dépouillé, qui se tient sur la crête de la chronique réaliste et de l’investigation psychologique. Pas à pas, il nous emmène toujours plus loin dans la mémoire de cette femme, Emilia, qui ne parvient pas à faire son deuil. De cette exploration on devine juste qu’elle sera sans retour possible.
On se souvient du fascinant Santa Evita (Robert Laffont, 1995), dans lequel l’auteur argentin retraçait la destinée « cendrillone » d’Eva Perón et de son corps momifié, dupliqué et trimballé dans le purgatoire de l’exil, bringuebalé par l’obsession macabre de son embaumeur. Cette fois-ci encore l’écrivain bâtit l’histoire en apparence très simple d’un amour qui devient, petit à petit, fou, l’amour pour un homme dont le corps a disparu.
Le purgatoire inscrit au fronton du livre est désormais cette région un peu trouble mais ensorcelante où se déploie l’histoire, entre le récit des retrouvailles et les réminiscences du quotidien sous le régime de Videla, cet homme et dictateur qu’on avait surnommé « l’Anguille ». Car Emilia est à la fois la vieille jeune épouse d’un disparu et la fille fidèle d’un dignitaire de la dictature, le docteur Orestes Dupuy. Celui-ci publie une revue édifiante, la República, dans laquelle il ne sera bien sûr jamais question des milliers d’hommes et de femmes jetés vivants depuis des hélicoptères dans le Río de la Plata, ni des exécutions sommaires dans les provinces, mais des exploits sportifs des Argentins, et de la perversité des voisins, menés par Augusto Pinochet. Comme l’assène avec un sens imparable de la tautologie la télévision de l’époque : « Un disparu est un mystère, il n’a pas d’entité, il n’est ni vivant ni mort, il n’est pas là. C’est un disparu. »

L’Histoire se mêle au délire.

Circulez, il n’y a rien à voir. Pourtant, autour de cette absence, de ce centre vide, Tomás Eloy Martínez a tissé la toile d’un roman très sensuel, et très peu onirique. L’auteur poursuit sa description sans concession de l’Argentine, et selon son habitude, n’hésite pas à mêler l’Histoire au délire. Comme le montrait Carlos Fuentes dans sa Géographie du roman (Gallimard, 1997) et comme le prouve ce dernier livre, la cartographie que dresse Tomás Eloy Martínez du réel tend à rendre l’Histoire à « sa vérité essentielle, la fiction ». En effet, quelle scène est la plus irréelle : celle où les journaux font croire que les disparus ont été « empruntés » provisoirement par les extra-terrestres pour une expérience de quelques années, ou bien ce passage où Dupuy rencontre Orson Welles pour lui proposer d’offrir à l’Argentine ses Dieux du stade, l’année où le régime de Videla monnaye sa Coupe du monde ? « Les subversifs, on ne peut pas s’en débarrasser avec des manuels, dit le marin. Ici, il faut de l’imagination, je vous le répète. » La figure de l’écrivain et celle du maître des basses œuvres se disputent les pouvoirs de prestidigitation : l’un fait disparaître en toute discrétion, l’autre convoque de puissants revenants.
Entre les personnages s’esquisse dès lors un jeu de dupes, pas de deux, entre Emilia et son père, Emilia et Simón. Poursuite du chat et de la souris, dans un parcours qui inverse les rôles et renverse les certitudes. L’ironie de l’histoire avec ou sans majuscule n’a de cesse de piéger le couple de cartographes dans les marges de l’Histoire officielle aussi bien que celles du genre romanesque, et les condamne à errer, jusqu’à une possible rémission, mais où ?
Le roman met au jour une sorte de palais des glaces de la mémoire, étrange chambre forte où insistent les fantômes. Où se déploient à l’infini le cauchemar, aussi bien que le fantasme. Ainsi cette impressionnante (visuellement et littérairement) scène de bascule où, enfermée dans le dressing de ses parents par son tortionnaire de père, Emilia, qui a peur des miroirs, bascule de l’autre côté, Alice au pays des impostures.
Émouvante aussi, la figure fortement autobiographique du narrateur, dépositaire de la mémoire d’Emilia en même temps que la maladie le gagne (l’écrivain est mort du cancer en 2010), et qui est l’ombre portée du personnage. Il fallait toute cette maturité et cette délicatesse, cette vulnérabilité, pour parler d’un disparu sans verser ni dans le réquisitoire ni dans le mélodrame, et pour ausculter la vieillesse de son personnage avec pudeur mais sans aucune limitation. L’auteur de glisser, dans un des plis du récit : « Emilia était de nouveau au centre de ce magma, elle m’avait pris la main au Toscana et elle m’avait guidé vers les lumières de son labyrinthe. On peut affirmer que je l’ai trouvée avant de la chercher. Elle a été ressuscitée par l’espoir de revoir Simde revoir Simón ; moi, c’est ce livre qui m’a ressuscité. »

Chloé Brendlé

Purgatoire
Tomas Eloy Martinez
Traduit de l’espagnol (Argentine) par Eduardo Jiménez
Gallimard, 300 pages, 21,90

Pièges à conviction
Le Matricule des Anges n°122 , avril 2011.
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