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Traduction Ariel Sion

mars 2012 | Le Matricule des Anges n°131

La Vie éternelle, de Sholem Aleikhem

Les éditions Métropolis viennent de faire paraître sous le titre La Vie éternelle, une traduction à quatre mains du yiddish en français de nouvelles du plus populaire des écrivains juifs de son temps Sholem Aleikhem (1859-1916). Les quatre mains sont celles d’Arthur Langerman et Ariel Sion. Ariel Sion qui se risque ici et avec le « nous » de rigueur à décrire leur appétence pour ces textes et à déjouer l’interrogation sur l’existence d’une difficulté spécifique à traduire du yiddish.

La Vie éternelle est un recueil de treize nouvelles de Sholem Aleikhem*. Les lectures d’Arthur Langerman, son bon plaisir, sa parenté d’âme avec l’auteur sont à l’origine du choix de ces histoires. Puis les récits se sont organisés dans le recueil les uns avec les autres selon une complicité implicite, avec pour trame le calendrier juif, la rupture de plusieurs mondes et non la chronologie de la création de ces nouvelles. Ainsi avons-nous révélé, au gré des éphémérides de l’année juive, le temps qui passe et la confrontation comique, grave, absurde, grinçante, dérisoire, amère et chaotique de plusieurs univers : le Russe et le juif, le juif et l’Allemand, la vie et la mort, le juif et le juif. Au plus près possible du texte originel, nous nous sommes efforcés de présenter en français, par touches impressionnistes, la saveur littéraire de Sholem Aleikhem et sa vision de ses contemporains, enfin celle de Sholem Rabinovitsh (1859-1916), l’être de chair et de sang qui se cache derrière le masque pseudonyme.
Ironique, répétitive et souple, intelligible par tous, quel que soit le niveau de culture et de culture juive, la langue de Sholem Aleikhem, rythmée et musicale s’adapte aux types humains, aux types juifs, aux situations qu’elle décrit et que l’auteur met en scène.
Décalé, redondant, le langage de Sholem Aleikhem, s’il dessine parfois un monde de gens simples, pauvres, d’enfants, n’est pas commun, il est stylisé à l’extrême. Ce style incomparable, novateur, est construit selon des normes qui puisent à plusieurs sources : dans le talent propre à l’auteur, dans une tradition narrative plus ancienne masquée par le yiddish et dans l’ancrage dans la contemporanéité. Le tout s’inscrit dans une facture spécifiquement juive de commenter un texte, de décrire une situation. Chez Sholem Aleikhem, qui signifie littéralement « la paix soit sur vous » et qui est une salutation d’usage, la narration est circulaire, faite de paliers, avec pour chaque histoire la redite d’une phrase particulière, leitmotiv qui revient comme un mot de liaison faisant évoluer le récit entre les méandres d’une démonstration menant à une parabole qu’achève souvent une morale ironique, grinçante ou cassante, drôle et triste parfois. Car c’est bien un univers en train de se rompre que l’auteur donne à voir. Sous son masque, Sholem Rabinovitsh, sans aucune intention édifiante, témoigne de son temps, de ce que sont les Juifs au tournant du XXe siècle, en particulier ceux de l’Empire russe. Ces Juifs, maltraités, entre la fin d’un monde régi par la tradition, la lente érosion de la bourgade juive traditionnelle, le shtet’l, l’antisémitisme, l’attrait de la grande ville, l’émigration, la confrontation avec l’univers mouvant qui les entoure, les violences de l’époque et l’entrée dans la modernité qu’ils appréhendent avec peine, se trouvent face à des situations difficiles, inédites. Leur misère, leurs tracas, leur incompréhension des mondes auxquels ils doivent faire face et leur incrédulité dessinée avec humour, ironie, tendresse est toujours prétexte à déployer l’inventivité de l’auteur qui, sous le travestissement de Sholem Aleikhem, soit directement, soit comme par des propos rapportés s’adresse au lecteur, convié à prendre place dans le récit comme spectateur engagé de l’aventure qui se déroule. En équilibre incertain, dans des postures bancales, parfois à la limite du tragique, les héros de Sholem Aleikhem naviguent entre absurde et dérision. Ils transportent le lecteur indistinctement et dans tous les sens du rire aux larmes au rire dans les larmes.
C’est alors que se pose l’interrogation de rigueur : faire passer tout ceci du yiddish dans une autre langue est-il périlleux ? La question en induit d’autres : la difficulté réside t-elle dans la langue de départ, le yiddish ? Réside t-elle dans la langue d’arrivée, le français ?
Les deux langues fonctionnent à l’opposé l’une de l’autre : le français n’aime pas la redondance, le yiddish adore la répétition ou la presque répétition. Par nature dans la société juive le yiddish est à cheval sur plusieurs langues. L’hébreu et le mode de vie juif lui sont matrice. Sa capacité d’absorption de locutions glanées au cours des exils de ses locuteurs en fait une langue peu rigide, avec pour norme mouvante, la coutume et pour espace le strict « entre soi » juif.
Il n’en va pas de même en français, normé à l’extrême pour ce qui est de la France. Cela signifie-t-il qu’il y ait embarras particulier à passer du yiddish au français ? Non, si l’on s’en tient à la technique. La pirouette qu’est la traduction est délicate ici sur un autre plan et réside dans l’habileté à faire passer, avec le style propre à l’auteur, un univers, une civilisation dans une langue autre, une civilisation autre. Mais n’est-ce pas le cas de bien des traductions quelles que soient les langues ?
Et, pour rester dans la note de Sholem Aleikhem, les problèmes du traducteur ne regardent-ils pas que le traducteur ? Il est un passeur, pas plus.
Nous avons voulu sans façon à travers cette série d’histoires frayer une voie, cheminer un instant avec le lecteur francophone dans le monde juif de l’Est européen du début du XXe siècle que nous donne à entendre Sholem Aleikhem. Au plus proche du texte orignal nous avons tiré, heurté le français à la limite de ses restrictions syntaxiques pour restituer le style si particulier de l’auteur. Cette traduction est un moment de partage de situations saugrenues, cocasses, émouvantes, drôles. L’humour de Sholem Aleikhem est une véritable expression culturelle. Ce style, ce sens du rire, cet humour, triste ou gai, absurde et dans la dérision, provocateur et sensible se déploient au-delà de la créativité de l’écrivain pour devenir un authentique fait de civilisation, une sorte de référent incontournable de l’être juif que nous avons voulu transmettre en français et en toute simplicité.

* Elles sont tirées de la série Ale verk fun Sholem Aleikhem, Œuvres complètes de Sholem Aleikhem (Folks-Fond Oysgabe, New York, éditions à partir de 1917)

Ariel Sion
Le Matricule des Anges n°131 , mars 2012.
LMDA papier n°131
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