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Traduction Par Mathias de Breyne*

février 2013 | Le Matricule des Anges n°140

La Racine de l’ombú d’Alberto Cedrón et Julio Cortázar

Cortázar ne se lit plus, trop intello » ; « Cet inédit fera beaucoup de bruits dans les médias, on rentrera dans nos frais mais on ne fera aucun bénéfice, ce qui n’est pas dans notre vision des choses » ; « On trouve ce projet pertinent mais il ne rentre dans aucune de nos collections » ; « Le thème et les dessins sont trop durs »… Ce sont quelques-unes des réponses auxquelles je me suis heurté depuis deux ans en tâchant de trouver la maison d’édition française de ce livre d’Alberto Cedrón et de Julio Cortázar qui doivent se retourner dans leurs tombes, le premier à Buenos Aires le second à Paris, car cette œuvre insolite – La Raíz del l’ombú – qui a mis près de trente ans à voir le jour en Argentine a presque vécu le même sort en France – exagération mise à part. Alors qu’en matière de traduction notre pays a joué un rôle précurseur, un de ceux où l’on traduit le plus et où de nombreux auteurs étrangers deviennent célèbres. Mais aujourd’hui certains facteurs financiers rentrent en compte comme jamais auparavant. L’écrivain argentin Julio Cortázar était lui-même traducteur et a vécu longtemps en France où il a été témoin de ce marché culturel considérable.
Voilà comment tout a commencé. Pendant quatre ans en Argentine j’ai travaillé notamment sur une anthologie bilingue de littérature contemporaine intitulée Direct dans la mâchoire, Cross a la mandíbula (Éditions Nuit Myrtide, 2012), qui comprend des poèmes, nouvelles, micronouvelles et petits essais. Lors de longues déambulations dans Buenos Aires je suis tombé sur cet inédit réalisé en 1978. La seule édition, de 300 exemplaires et de mauvaise qualité, a eu lieu contre la volonté du peintre chez un petit éditeur au Venezuela, à qui Cedrón avait laissé les originaux. C’est en 2004 grâce à Facundo de Almeida, le commissaire de l’exposition itinérante Presencias à Buenos Aires qui a commémoré les quatre-vingt-dix ans de la naissance de Cortázar, que l’ouvrage a réellement été édité. Il a convaincu Cedrón qui vivait alors à Lisbonne de se rendre à Buenos Aires avec la seule copie de l’édition vénézuélienne et de publier le livre à l’occasion de l’exposition. Vu que les originaux avaient été perdus, l’artiste a dû travailler avec toute une équipe technique pour récupérer les images et leur redonner vie à partir de son unique exemplaire. J’ai donc vu l’expo, contacté le commissaire et rencontré Alberto Cedrón à Buenos Aires.
Entre 1977 et 1978, Cortázar alors à Paris et Cedrón exilé à Rome se retrouvent plusieurs fois dans la capitale française pour travailler sur ce projet initié par l’artiste qui demande à l’écrivain de mettre des mots sur ses dessins. Tous les deux très sensibles aux événements tragiques de leur pays se mettent à l’œuvre d’arrache-pied. La Racine de l’ombú – un arbre symbole qui joue un rôle majeur ici est une allégorie de l’histoire argentine entre 1930 et fin 1970. Le thème de l’immigration et intégration italienne y est prépondérant. On est plongé dans la réalité parsemée de dictatures, et on voit jusqu’où le vice a été poussé, avec ces « hommes-larves » – comme les surnomme Cedrón – qui s’infiltraient ici et là pour dénicher les résistants et les éradiquer. Dans sa préface du livre Cortázar est explicite : « Le plus mieux, comme disent les mômes, c’est de raconter comment se sont déroulées les choses autour de cette histoire, qui malheureusement n’est pas pour les mômes malgré les croquis et les bulles. J’appelle ça une histoire et je pourrais même écrire ce mot avec une majuscule, puisque dans celle-ci l’imaginaire est à peine un pivot ou un point de départ pour le reste, la réalité de l’Argentine de ces dernières décennies. Et si on donne en général à ce genre d’œuvres graphiques l’intitulé de comics, de bandes dessinées humoristiques, autant prévenir qu’ici les masques sont tragiques et que cette œuvre d’Alberto Cedrón ne se base pas essentiellement sur le jeu ou sur la fantaisie ; souvenirs, évocations, horreur, espoir ; chronique d’une vision argentine, j’entends par là une vision actuelle de l’enfer. » Depuis une dizaine d’années les tabous de la dernière dictature en Argentine (1976-1983) s’effondrent, les procès des militaires responsables vont bon train. Ce livre fascinant est plus que d’actualité : c’est un mystère qu’autant d’éditeurs français soient passés à côté.
Un traducteur n’est pas une personne qui attend comme le messie le coup de fil d’un éditeur. Il a de nombreux rôles, notamment lorsqu’il joue celui d’apporteur de projet – jamais pris en compte par les maisons d’édition. Dans le cas de La Racine de l’ombú, j’ai dû d’abord aider à retisser les liens familiaux, les ayants droit donc, du dessinateur. Ses deux fils ne se côtoyaient plus, étaient en froid avec leur belle-mère à qui Cedrón a laissé le soin de s’occuper de ses œuvres. Du côté de la veuve de Cortázar, Aurora Bernardez, une grande traductrice, ce fut plus simple d’obtenir un oui. Mais un oui n’est pas un contrat signé…
Le traducteur qui a du mal à se faire reconnaître œuvre parfois dans le rabibochage, découvre des livres et des auteurs, négocie parfois les droits, a un rôle d’agent littéraire pour l’éditeur français… et enfin traduit, mais il n’est pas rémunéré en conséquence. Une sorte de statut d’intermittent de la traduction me semblerait plus que légitime. Madame la ministre de la Culture, qu’en dites-vous ? La plupart des éditeurs jetteraient l’éponge sans cet apport crucial que font les traducteurs sur la littérature étrangère. Mais, comme pour l’histoire tragique de ce livre, celle-ci tend vers l’espoir car cet incroyable inédit devrait enfin voir le jour en France d’ici quelques mois. Espérons que sa parution viendra contredire les réponses de mauvais augures mentionnés plus haut.

* Mathias de Breyne a traduit entre autres les poèmes de la Baby Beat Generation (La Main courante, 2006) et Ma vie dans les Appalaches de Thomas Rain Crowe (Phébus, avril 2013).

Par Mathias de Breyne*
Le Matricule des Anges n°140 , février 2013.
LMDA papier n°140
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