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Domaine étranger À tous les vents

mai 2013 | Le Matricule des Anges n°143 | par Dominique Aussenac

Réédition de l’œuvre majeure du Catalan Josep Pla (1897-1981), Le Cahier gris, journal éclaté, caustique, habité.

Deux amis s’extasient : «  - Sais-tu qu’il existe maintenant des chaînes qui ne parlent que de météo 24 h sur 24 ?  » « - Oui, quand j’étais petit, on appelait ça une fenêtre !  »
Josep Pla fut un écrivain à la fenêtre. Polygraphe, grand reporter, il offrit un lourd tribut à la langue et à la littérature catalanes, qu’il contribua à revitaliser. Restituer aux générations futures la mémoire d’un pays, d’un temps, en allant au plus près du réel, de la simplicité, de l’oralité fut son credo. Il sut ainsi magnifier les âmes et les paysages de l’Ampurdan, partie de la Costa Brava allant de la frontière française, Figueras à la Bisbal, Portbou aux îles Mèdes. Paysages rocheux, ventés, tourmentés que Salvador Dalí qualifia « de plus concrets  » de la planète. « Ce paysage parviendra-t-il un jour à nous donner, grâce à ce petit grain de hasard qui est le sien, quelque peu de quiétude et de sérénité ?  »
Né dans le petit port de Palafruguell en 1897, il s’éteint quelques kilomètres plus loin, à l’intérieur des terres. Il avait 84 ans et laissait trente mille pages de proses, soit les quarante-six tomes de ses Œuvres complètes. Récits autobiographiques, journaux, carnets de voyage, guides, portraits, biographies, reportages politiques, romans, poèmes, essais… Issu d’une famille de petits propriétaires terriens, très pratiquants, Pla fréquentera le lycée de Gérone, puis la fac de droit de Barcelone. Pour, à la fin de ses études, se consacrer au journalisme. Correspondant de presse à Paris, puis dans la plupart des capitales européennes, il fuit en Italie, au début de la guerre civile. Il ne rejoindra la capitale catalane qu’en 1939, avec les troupes du futur Caudillo. S’en suivront des années « d’exil intérieur  » où Pla, bouleversé par les événements que traversent son pays et l’Europe, se réfugie sur la côte, La Escala, Cadaqués. Il cherche un sens à sa vie, se rapproche des gens du peuple, marche beaucoup, fasciné par la mer et les paysages. Il alterne collaboration avec le nouveau régime et autocritiques. Publie en espagnol, puis se ravise pour n’écrire que dans sa langue natale interdite par la dictature. En 1948, il s’installe définitivement au mas Pla à LLofriu où il vit chichement de ses terres. Puis se remet à sillonner le monde, Israël, Cuba, New York, le Moyen-Orient, l’Amérique du Sud, l’URSS, souvent à bord de pétroliers, plus écrivain voyageur que reporter. En 1965, il publie un nouveau projet d’œuvres complètes qui débute par Le Cahier gris. Il recevra alors une reconnaissance de tous les milieux, toutes les générations, même si une partie de l’intelligentsia catalane continua à lui reprocher ses sympathies fascistes.
Le Cahier gris permet d’assister à la naissance d’un écrivain, lecteur de Montaigne, Maurras, Proust, de comprendre sa voie narrative, d’appréhender la matière littéraire, la langue qu’il a choisi de travailler. Ce journal élaboré à partir de notes écrites à 20 ans fut réécrit quarante-cinq ans après et dépeint la vie étudiante de 1918 à 1919 à Barcelone. Période ponctuée de longs séjours à Palafruguell et ses alentours. D’où d’un côté, en pleine épidémie de grippe espagnole, l’extraordinaire bouillonnement culturel, les avant-gardes, Gaudi, l’Art Nouveau, et surtout les innombrables cercles littéraires ou politiques que Pla, assez dépité par les études, fréquente assidûment. S’y affrontent romantiques, modernistes, noucentistes, conservateurs, révolutionnaires, francophiles, pro-germanistes… Il dresse d’innombrables portraits de ses mentors ou pygmalions, les écrivains Eugenio d’Ors, Alexandre Plana, Sagarra… Son humour, ses critiques, particulièrement acerbes. D’un autre côté, il dévoile l’espace intime, sacré. La famille, les amis d’enfance, le terroir. Une relation quasi panthéiste aux paysages. Il alterne moments de profondes empathies et périodes de misanthropie, de dégoût pour la comédie humaine. Passe du trivial au métaphysique avec une extrême rapidité. Ainsi de Gervasi, tavernier, fort en gueule, il fait un héros antique qui souffle dans une conque marine pour célébrer au cœur de sa vigne qui surplombe la mer, l’harmonie avec son environnement, sa joie d’être au monde.
À la fois inquiet et curieux de tout, l’étudiant modeste, peu sûr de lui, épouvanté par la gent féminine n’a qu’une obsession : écrire le plus simplement du monde, sans maniérisme, « absolument faire une littérature qui s’adresse à tous  » basée sur la clarté. Revenir à l’essentiel, au goût, au cadre, à ce qui environne l’homme. Josep Pla s’est accroché à ses visions, pour arrêter le temps, réinstaurer l’éternité par l’écriture. À l’instar de ces paysages soumis aux incessantes variations climatiques, qu’il dépeint avec la même puissance, la même prégnance que celle des haïkus. « Et voilà notre climat. D’un côté il est bon. D’un autre il est médiocre. La soudaineté de ses changements nous rend un peu fous. Entre ses extrêmes, c’est notre vie qui court »

Dominique Aussenac


Le cahier gris
de Joseph Pla
Traduit du catalan par Serge Mestre
Gallimard, 812 pages, 31,90

À tous les vents Par Dominique Aussenac
Le Matricule des Anges n°143 , mai 2013.
LMDA papier n°143
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