À quelle vie pouvez-vous encore prétendre quand vous perdez votre père avant même que de l’avoir rencontré et quand votre mère choisit de se tirer une balle dans la tête pour soigner ses angoisses ? Avec un tel départ, l’existence qui vous attend risque d’être aux antipodes de l’american way of life…
L’itinéraire de Jack Levitt, parfait antihéros de ce roman, n’est pas celui d’un enfant gâté. C’est celui d’un zonard, ou pire encore d’un paria, grand durant ses rares heures de gloire, et minable le quart d’heure suivant, mais à la fin toujours perdant.
Après avoir moisi dans un orphelinat durant toute son enfance, il décide soudain de prendre le large et de voler de ses propres ailes. Il se retrouve aussitôt dans la dèche, ce qui le contraint à fréquenter les troquets mal famés de Portland (mais ce pourrait être ailleurs) et les salles de billard, où il s’exerce à l’art difficile de la débrouille entre deux bouteilles de whisky (bien sûr bues au goulot). Ici, l’alcool est le plus sûr des compagnons : « tout finit par vieillir quand on rêve trop longtemps ; tout sauf l’alcool, parce que, avec l’alcool, on pouvait toujours vomir et recommencer à zéro ».
Rapidement, Jack multiplie les faux-pas, et le hasard des rencontres le fait aller de Charybde en Scylla : il y aura d’abord la maison de correction, ensuite la prison du comté, et pour finir celle de l’État. Rien de surprenant à cela : il est programmé pour l’échec. Même s’il fait tout pour s’inventer sa vie, même s’il se bat pour la rendre conforme à ses attentes, pour lui comme pour ceux dont il croise le destin, c’est perdu d’avance. La faute à ce déterminisme social qui sévit dans cette Amérique d’après-guerre.
Heureusement, l’oisiveté et la prison ont du bon : elles vous laissent du temps pour penser et pour élaborer une petite philosophie de la vie. Que vous soyez seul ou accompagné. D’ailleurs, la plupart de ceux que Jack côtoie n’ont pas de crime sur la conscience : s’ils sont en taule, c’est pour avoir signé un chèque en bois, ou pour avoir joué au poker. Reste hélas ! que ce n’est pas l’univers carcéral qui va arranger les choses : « Le but de la prison est de punir, et toute amélioration est uniquement le fruit du hasard. La société n’en a rien à foutre de ce qui t’arrive, et tu le sais. La société est un animal, comme nous tous. »
Sale temps pour les braves (paru en 1966) progresse donc au gré de ses longues réflexions, bien plus qu’au gré des actions, en définitive peu nombreuses, et pour la plupart prévisibles. Lorsqu’on le voit s’acheter une conduite et se métamorphoser en employé modèle dans une boulangerie, on se dit qu’il ne tiendra pas très longtemps. Lorsqu’il file le parfait amour avec Sally (une belle nana pleine aux as), au point de l’épouser et de lui coller un enfant, on s’attend à ce qu’un grain de sable s’invite dans ces beaux rouages et vienne gripper cette mécanique un peu trop bien huilée. Ce qui finit par se produire. Sans doute parce que le bonhomme est attachant (son authenticité émeut, et Carpenter fait tout pour le rendre sympathique), tout cela n’empêche pas le lecteur de croire encore à sa possible rédemption quand il le voit se ranger des voitures et accepter la vie telle qu’elle est, « grâce à ses livres, ses disques, ses longues promenades solitaires et le simple passage du temps ». Il tentera même de lire Ulysse de Joyce, mais le miracle n’aura pas lieu : à chaque fois qu’il parvient à se relever et à sortir la tête de l’eau c’est invariablement pour mieux retomber, si possible plus bas qu’avant, le destin s’arrangeant toujours pour se mettre en travers de sa route et le faire déraper.
De quoi est-il coupable finalement ? De presque rien, en somme. Son plus grand délit est d’essayer de « vivre sa vie à sa manière », ce qui n’a pas l’heur de plaire à la société au sein de laquelle il tente d’évoluer, et où tout est régi par l’argent.
Sale temps pour les braves regorge de considérations sur la vie. Que peut faire un homme pour la rendre digne d’être vécue ? On s’en doute, le roman ne délivre aucune réponse, aucun mode d’emploi, et ne laisse planer aucun espoir : certains (Jack et ceux de son acabit) n’y parviendront pas, malgré leur volonté à toute épreuve. Pas de solution miracle donc, pas de message d’espoir, mais pas de pathos non plus, encore moins de jugement : c’est une des qualités de ce roman de formation aux faux airs de polar, qui démontre malgré lui que l’on n’échappe pas à son destin, y compris dans la première puissance économique du mon-de. Mais le plus surprenant est ailleurs : c’est tellement plein d’humanité qu’on en oublie à quel point la vie peut être sordide. L’empathie fonctionne d’ailleurs si bien que le lecteur en vient à se demander s’il n’y a pas du Jack Levitt en chaque homme. Si tel est le cas, ses tâtonnements sont donc excusables.
Didier Garcia
Sale temps pour les braves
de Don Carpentier
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Céline Leroy
10/18, 432 pages, 8,40 €
Intemporels Loser syndrome
mai 2013 | Le Matricule des Anges n°143
| par
Didier Garcia
Pour son premier roman, l’Américain Don Carpenter (1931-1995) abandonnait un orphelin dans une société qui ne voulait pas de lui.
Un livre
Loser syndrome
Par
Didier Garcia
Le Matricule des Anges n°143
, mai 2013.

