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Histoire littéraire Atelier et dépendance

mars 2014 | Le Matricule des Anges n°151

Avec la Correspondance de Camille Claudel, c’est le roman vrai de la dérive bouleversante d’une femme de génie que nous lisons.

C’est une âme passionnée qui s’exprime au fil des lettres ici réunies, la totalité de celles qui sont aujourd’hui accessibles. Celles d’une femme habitée par un sens peu commun du défi. Pas la moindre innocence, pas la plus petite naïveté chez celle que son frère, Paul, appelait « l’artiste de la famille ». Née en 1864, deux ans avant sa sœur Louise, Camille Claudel manifesta très précocement un talent certain pour le modelage et la sculpture, ce qui lui valut de recevoir, dès 12 ans, les conseils du sculpteur Alfred Boucher, qu’elle retrouvera quelques années plus tard à Paris, où elle avait convaincu sa famille de venir s’installer. Et puisque l’École des Beaux-Arts est interdite aux filles, elle suivra les cours de l’Académie Colarossi avant de louer, avec des amies anglaises, un atelier et de suivre, dès 1883, l’enseignement de Rodin puis d’entrer dans son atelier.
Elle a 20 ans, il en a 44. D’élève, elle deviendra le modèle, la praticienne, l’amante puis l’émule de celui qui allait être son bourreau. Dans un premier temps, elle s’abandonne à l’amour, au génie mais leur liaison va se faire de plus en plus tumultueuse et dévastatrice. Rodin se montre inconstant, infidèle et se révélera être l’otage de Rose Beuret, sa compagne. Camille, écrira Paul Claudel, « ne pouvait assurer au grand homme la parfaite sécurité d’habitudes et d’amour-propre qu’il trouvait auprès d’une vieille maîtresse ». De son côté Camille a besoin de se démarquer de l’influence du Maître, de s’affranchir de son emprise, de travailler à sa propre œuvre. D’où la rupture puis le destin que l’on sait. Seule, sans argent mais avec l’obstination qui la caractérise, elle s’attellera à ses créations, mettra sa vie dans ses sculptures, y ruinera sa santé – obsédée qu’elle était de prouver au monde entier qu’elle était un sculpteur de génie – avant de sombrer peu à peu dans un délire de persécution qui la conduira à être internée trente ans, de 49 ans à sa mort à l’âge de 79 ans.
De cette vie massacrée, sa correspondance est l’écho. Camille y évoque son travail, douze heures par jour, ses démêlés avec ses praticiens, ses modèles – « J’ai eu l’ennui de voir mon modèle d’homme partir en Italie et… y rester. » –, ses mouleurs. « Un mouleur pour se venger a détruit plusieurs choses finies. » On la voit dans l’obligation de susciter des visites à son atelier, de solliciter des commandes d’État, de quémander des achats pour faire face à ses dettes. « Je vous demande donc comme dernière grâce de m’acheter quelque chose, maintenant » écrit-elle à Léon Gauchez, un critique d’art belge par ailleurs chargé des acquisitions que le baron de Rothschild destine aux musées français. Elle dit sa misère physique et morale, les saisies, la honte de devoir refuser des invitations « car je n’ai pas de chapeau ni de souliers mes bottines sont tout usées ».
On découvre l’amoureuse. « Je couche toute nue pour me faire croire que vous êtes là mais quand je me réveille ce n’est plus la même chose. » De son côté Rodin la supplie de le laisser la voir tous les jours, lui propose même un étonnant contrat d’engagement (12 octobre 1886) stipulant qu’il va l’emmener en Italie, « au moins six mois, commencement d’une liaison indissoluble après laquelle Mlle Camille sera ma femme ». On la voit affronter la tartufferie, se battre contre la calomnie – c’est Rodin qui ferait ses sculptures –, revenir sur le mal qu’il lui fait. « Ce qu’il voudrait c’est que je dépende de lui, toute ma vie ! (…) Il voudrait absolument que, aux yeux du monde, j’ai l’air très bien avec lui, et me traîner partout aplatie devant son adorable personne ! » Elle l’appelle « Sieur La Fouine », le traite de « vilain rat d’égout ».
Plus le temps passe, plus elle se montre excessive, butée, cabrée, éprise d’absolu. Elle vit recluse dans son repaire-atelier. « Aussitôt que je sors, Rodin et sa bande entrent chez moi pour me dévaliser » pense-t-elle. Alors, le 10 mars 1913, deux infirmiers viennent la surprendre et la ceinturer pour la conduire dans l’hôpital psychiatrique de Ville-Evrard d’où elle sera transférée vers celui de Montdevergues, près d’Avignon. Elle écrit alors des lettres absolument poignantes qui aboutiront dans son dossier médical, la famille souhaitant qu’elle n’envoie ni ne reçoive aucun courrier, pas plus que de visites d’ailleurs. Un anéantissement légal, une mise au tombeau, une descente aux Enfers. Elle aura beau supplier Paul de la sortir de là – « Dis-toi bien, Paul, que ta sœur est en prison. En prison et avec des folles qui hurlent toute la journée, font des grimaces, sont incapables d’articuler trois mots sensés », écrit-elle encore vingt ans après son internement –, rien n’y fera. Elle se laissera mourir de faim au bout de trente ans d’enfer, en octobre 1943.

Richard Blin

Correspondance
Camille Claudel
Édition d’Anne Rivière et Bruno Gaudichon, 83 illustrations,
Gallimard/Art et Artistes, 368 p., 28

Atelier et dépendance
Le Matricule des Anges n°151 , mars 2014.
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