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Poésie Di Manno en tracé

mai 2014 | Le Matricule des Anges n°153

Avec son autobiographie intellectuelle et le premier volet d’une décennie poétique, le poète révèle la formation de ses trajets.

Champs (1975-1985)

Aux premières pages de Partitions (1995), son troisième livre marquant après Kambuja, stèles de l’empire khmer (1992), Yves di Manno note, véritable carbone de son cheminement, ceci : « l’allée qui se dessine / d’une page sans signe / sur le livre de nuit // (chacun à son chevet) // : des géants & des rois ». Malgré l’énigmatique signal fait aux castes royales, c’est à la tâche d’écriture comme mouvement vers un espace insu, plongé dans l’obscurité, qu’ici nous sommes appelés. Le livre est noir. Il faut y tracer malgré tout des sillons comme le soc dans le champ griffe sa surface. La ligne creuse se retourne alors à sa limite, en une forme de coude, pour qu’en son tracé (boustrophédique, de bous, bœuf, tirant le soc, et de strophé, action de tourner) elle se recommence.
Ramifié par des mémoires anciennes où se chiasment références historiques & politiques, lignée d’écrivains (Rimbaud, notamment), tout autant que par la proximité de la destruction, de l’oubli, Champs (1975-1985), d’abord paru en deux volumes séparés, ici remanié en un livre-de-poème, révèle dans sa nouvelle version une unité certaine. Le poème l’éclaire par les restes que sont ses mots, tenus et droits sur la page comme des pilotis. Du champ que devient l’espace du papier comme composition visuelle (la distribution des vers sur la page, leur dessin, etc.) aux Champs frappés noir sur blanc, Yves di Manno fait une tresse, dont la grande variation de régimes de langue est la marque tacite. Les prosodies qu’il invente dans cet entrelacs se confrontent à l’ensemble des règles que forment ses inflexions et ses rythmes anciens. Elles infléchissent un sens toujours sur le point de s’échapper, de glisser comme la soudaine graphie d’une ombre sur un mur. Les découpes strophiques du poème et la logique interne du vers, l’ouverture à la narration, à la description minimale (quasi objectiviste – on sait son lien à cette poésie américaine, qu’il traduisit), ne cessent de recroiser les âges dissonants de l’Histoire. Comment tenir parole face à la pression des strates de l’histoire du monde, là même où elles reviennent hanter le présent de chaque sujet ? Par quelles inventions formelles, quels chants en somme, une voi(e)x peut-elle porter ce qui fait « chuter les cours de l’expérience » (W. Benjamin) ? Cette tâche, Yves di Manno la considère comme le lieu nucléaire d’un dépôt où « Écrire au plus loin de soi-même » (Du Bouchet) en serait la finalité sans fin. Les deux exemples suivants le montrent, en dilatant et condensant l’ellipse à son maximum : « Il fallut des fusains, dans la nuit / De décembre, pour sur le papier / Blanc tracer des lettres noires. (…) / Mais sur la berge / Brune, près des tas de gravier, une / Mouette égarée veillait sur les palans ». Cependant que plus en avant s’écrit qu’« Ils étaient arrivés voici peu. La / Ville était immense ». Ce sont des migrants, des exilés, des marginaux. Suivra, en position de disjonction apparente, « Une méditation sur Charles Tomlinson », poète anglais proche de Wallace Stevens, dans laquelle se nomme « Le devoir d’y voir – comme on veut – plus ou / Moins ? Plus en tout cas (si la des- / Cription du lieu – son repérage – en altère / La vérité tangible) / plus en tout cas qu’un / Lien graphique entre zones habitées et / Zones inhabitées d’amériques tangentes ». Un terrain vague, entre les deux passages, fait le trait d’union avec le mot « Zones ». C’est peut-être l’autre nom de Champs, dans lequel di Manno peut autant écrire « 4 strophes muettes » (pp. 52-55) que dans « Onde » ceci, souvenance supposée de mai 68 : « Le chant / Du réveil alarma / La nuit couleur de prune / Á peine s’il la vit s’habiller / Le temps / Que la grille ait tourné (…) // La nuit ne voulait pas finir / Par la / Fenêtre on voyait luire / Les dos efflanqués et les mains / Des africains en cirés verts / Qui ba / Layaient les longs des parterres / De l’avenue des gobelins ». Sa leçon, fourchée, y apparaît ainsi aussi rageuse que mélancolique.
Yves di Manno s’en explique d’ailleurs tout au long de Terre ni ciel, formidable essai de formation intellectuelle dans lequel c’est le choix réel, contre l’obligation, qui se donne à sentir. On y entendra le « First, there is the need… », « nécessité » que Charles Reznikoff place au centre de la démarche poétique. Di Manno suit la même voix, à travers villes parcourues (Liège, Arles, Grenoble, Paris, Phnom Penh…), pays mentaux (« L’Autrice extérieure », « L’Argentine intérieure »), lectures fondatrices (Pound, Rothenberg, Roubaud, Pavese…), puis contemporaines (Pesquès, Bénézet, Beck, Messagier…) et ce jusqu’à cette lettre à Bernard Noël où toute la place de l’autre y est donnée en un geste de reconnaissance rare.

Emmanuel Laugier

Yves di Manno
Champs
Flammarion, 348 p., 20
Terre ni ciel
José Corti, 288 p., 21

Di Manno en tracé
Le Matricule des Anges n°153 , mai 2014.
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