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Traduction Nicolas Richard

juillet 2014 | Le Matricule des Anges n°155

Fonds perdus, de Thomas Pynchon

Fonds perdus

Dans quel pli de l’espace-temps sommes-nous ? Après avoir passé une moitié d’année à traduire le nouveau roman de Thomas Pynchon, je devrais pouvoir répondre à cette question, non ? Fonds perdus est un roman policier presque traditionnel, en un sens : un client pousse un jour la porte du détective privé – Maxine Tarnow, en l’occurrence, experte comptable « défroquée », spécialiste ès épluchage de comptes et contorsions fiscales – et lui demande de se rencarder sur une société de sécurité informatique, hashslingrz, pilotée par un certain Gabriel Ice.
Ce qui frappe à la première lecture de Fonds perdus, et se confirme au fil des lectures suivantes (je l’ai méticuleusement lu neuf fois, d’abord en anglais, puis petit à petit dans une langue se métamorphosant en une sorte de français pynchonisé) c’est l’humour qui vibre à chaque page de ces 41 courts chapitres. Voici assurément le roman le plus drôle de Pynchon. Une pluie de bons mots, de calembours, de sketchs, de one-liners, de vannes, de paroles de chansons désolantes, de dialogues emberlificotés, d’allusions tordues à base d’herbe et de rediff de sitcoms, de scènes truculentes, voire hot. Maxine ne s’improvisera-t-elle pas pole-dancer, seins nus, dans une boîte de strip-tease (le Joie de Beavre…), afin d’éviter que les yeux des clients ne croisent les siens, en vue d’identifier l’übergeek Eric pour qui l’amour… c’est le pied ? L’enquête dure un an, et commence au printemps 2001. Et donc, forcément, au beau milieu de cette période, eh bien oui, il y a le 11-Septembre (chapitre 29).
Bon, me dira-t-on, mais c’est du Pynchon, alors fatalement ça se complique, non ? Certes, il y a une Wahhabi Transreligious Friendship (WTF), mais peut-on décemment soupçonner la CIA (l’hawala permettant d’effectuer des transferts d’argent dans le monde, sans frais bancaires, sans trace écrite, sans réglementation, sans surveillance) de se faire passer pour une force djihadiste ? Premier mystère à élucider, dont le 11-Septembre ne serait finalement qu’un symptôme parmi d’autres, et où New York, en écho à la formule de Westlake citée en exergue, serait le « suspect énigmatique qui sait ce qui s’est vraiment passé mais n’a pas l’intention de le raconter ». Parfois, les profondeurs malignes évoquent tel lac iroquois où l’on croise des raies en forme de capes d’un ultraviolet vernissé et de géantes anguilles albinos, capables de se déplacer sur terre comme dans l’eau ; et la Toile Profonde, espace prétendument non cartographié qui échappe encore, pour l’instant aux robots logiciels indexateurs, ce ramassis de sites obsolètes et de liens cassés, cette décharge qui s’étale à l’infini, cet « amas d’ordures, avec une structure », ferait presque songer à un inconscient. Oui, mais celui de qui ? Du millénaire naissant, peut-être.
Fonds perdus peut en effet être lu comme une double radioscopie ; d’une part celle, pop, de la charnière 2000/2001. Pynchon capte un moment, celui d’après l’éclatement de la bulle Internet – la série Friends, les start-up et leurs VCs, Zorba-le-Geek, la nerdistocratie, les Beanie Babies, Pokémon, Silicon Valley vs Silicon Alley, cette époque où désormais même ceux qui disent : « Oh, je me suis juste déguisé en moi-même » ne sont pas d’authentiques répliques d’eux-mêmes. Radioscopie, d’autre part, de NYC à l’heure de la poly-virtualisation de nos vies et de nos représentations, cité problématique, car la « vraie » ville se diffuse et se dilue en une infinité de reflets. Perdu dans le fond ? Mais c’est justement ça tout l’intérêt ! s’exclame un mort encore vivant dans l’espace pixelisé de ce DeepArcher (lire departure), qui attise tant les convoitises. Même le brave Dizzy, commerçant-margoulin à la petite semaine, possède une bague d’invisibilité. Tiens tiens. L’auteur invisible, ça ne rappelle pas quelqu’un ? Le « reclus »… Lester Traipse lui-même (deuxième mystère : le sanguinaire ultra-libéral Windust l’a-t-il assassiné sous la piscine du cauchemar gothique réincarné en immeuble du Yupper West Side nommé Deseret ?), après sa mort, n’annoncera-t-il pas via son avatar dans DeepArcher : « Je ne suis pas mort, je suis un réfugié de ma vie » ?
Un nez-tective privé et son Naser (laser olfactif) entrent dans la danse, et les odeurs humées par sa collègue proösmique (qui sent à l’avance les choses qui auront lieu) laissent présager le pire. La mafia russe – du moins le duo hip-hop à la dentition ferrailleuse qui la représente – dispose du vircator (impulsion électromagnétique) et vise une grappe de serveurs de hashslingrz. Ce qui semble être simple mise en scène de la paranoïa devient chambre d’échos à fous-rires. La clé, car il y en a une, c’est Daytona (de Jamaica, le quartier, pas le pays), l’assistante de Maxine, qui la livre : « Un coup de chance, vraiment, il se trouve que j’ai ôté mes lunettes de vue, et soudain, certes flou, mais il m’est apparu, le schéma. » Avec Fonds perdus, plus que jamais, Thomas Pynchon devient notre ami, au sens pré-internet du terme.

PS : zut, je n’ai pas parlé de l’omniprésent bâton de sourcier, des seigneurs de Xibalba, de l’ex-ex mari doté d’un sixième sens pour la cotation des marchandises et la prévision des catastrophes, de DARPAnet, de bureaucratie karmique, de l’hilarant gourou Shawn et de sa parabole du charbon ardent, de Marvin le kozmonaute de Gunther, un nouveau personnage qui apparaît quelques lignes avant la fin du livre…

* Nicolas Richard est traducteur entre autres de Jim Dodge, Russell Hoban, Hunter S. Thompson, Harry Crews. Fonds perdus paraît le 21 août au Seuil.

Nicolas Richard
Le Matricule des Anges n°155 , juillet 2014.
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