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Essais Aux bords de l’abîme

juin 2015 | Le Matricule des Anges n°164

Que peut la littérature face au Mal extrême ? Catherine Coquio, en deux livres-sommes, établit un diagnostic – étayé et mesuré.

La Littérature en suspens (écritures de la Shoah)

Le Mal de vérité ou l’utopie de la mémoire

Depuis qu’Auschwitz est devenu une sorte de soleil noir, fascinant et aveuglant, du XXe siècle et que le devoir de mémoire est devenu une sorte de vade-mecum du consensus citoyen, « L’Holocauste comme culture » (Imre Kertész) engendre, sans fin, ses thuriféraires, ses idolâtres – et son kitsch. La tombe dans le ciel, l’impossibilité de témoigner pour le témoin, le passé qui ne passe pas, après avoir été des métaphores puissantes et de taraudantes questions, ne sont plus, aujourd’hui, le plus souvent, que des lieux communs d’un nouveau Dictionnaire des idées reçues. Naguère déjà, Claude Mouchard ou Luba Jurgenson avaient tenté de dégager un horizon de réflexion. Catherine Coquio, à son tour, aborde cette vaste problématique, armée d’une connaissance sans faille des œuvres qu’elle étudie.
La Shoah, donc, comme, chacune à sa manière, ces autres catastrophes que furent les différents génocides, le Goulag ou les résurgences plus récentes de l’inhumain en ex-Yougoslavie ou aujourd’hui même en Syrie-Irak, sont, explique-t-elle, des expériences de la « desappartenance » qui, ainsi que le dit encore Imre Kertész, mettent « en suspens » la littérature, lui font atteindre ses limites, quand elle est confrontée à de tels abîmes. Près de mille pages et deux volumes ne sont donc pas de trop pour dresser une sorte de panorama des œuvres qui, dans des formes très diverses selon les époques, les pays et les visées poursuivies, furent créées, envers et contre tout ce qui semblait les rendre impossibles. La Littérature en suspens cartographie donc cette « autre Babel » où se font entendre des voix à l’origine suffoquées, étouffées ou bâillonnées. Dans une première partie théorique, Catherine Coquio examine, avec acuité, aussi bien l’anathème d’Adorno (« Écrire un poème après Auschwitz est barbare ») que la question de l’interdit de représentation (songeons à Lanzmann contre La liste de Schindler…). Elle scrute surtout les frontières difficilement définissables entre le témoignage et l’œuvre littéraire, examinant quelle « littérarité » particulière, c’est-à-dire quelles forces propres à la littérature, les textes consacrés à la Shoah mettent en jeu – davantage qu’en péril. Une seconde partie, sobrement intitulée œuvres, nous accompagne dans les livres de Rousset et Cayrol, d’Améry et de Kertész, mais aussi des moins célèbres Etty Hillesum et Piotr Rawicz. Elle examine enfin comment s’élabore une « poétique de l’enfance » chez Appelfeld et Georges-Arthur Goldschmidt, avant de terminer sur l’étude de récits écrits par des enfants eux-mêmes (auxquels elle avait déjà consacré le riche volume L’Enfant et le génocide).
C’est un autre angle d’attaque – éclairant et complémentaire – que suit Le Mal de vérité ou l’utopie de la mémoire. En effet, en ces jours qui suivent l’attentat contre Charlie Hebdo, on doit prendre conscience que « notre temps n’est pas seulement celui du devoir de mémoire comme espoir de transmission » mais aussi « celui d’un devoir de haine pour ceux qui fomentent une guerre des religions ». « Une question affleure alors qui n’ose pas se dire trop fort : l’universalisation du devoir de mémoire » est-elle à même d’empêcher la « concurrence des mémoires » qui fait le lit des intolérances, des intégrismes et des terrorismes les plus meurtriers ? Élargissant le questionnement au-delà de la Shoah, ne s’en tenant pas seulement à la littérature (on trouve par exemple des pages passionnantes sur les films de Rithy Panh), elle interroge (en compagnie d’Arendt, d’Agamben, de Derrida…) ce que disent les œuvres mais aussi ce qu’on leur fait dire – ou ce qu’elles nous empêchent de dire sur notre présent et notre futur. Elle pointe alors trois risques majeurs : « déréalisation, deshistoricisation, dépolitisation » et décrit également le kitsch qui menace, « un véritable bovarysme testimonial, qui empêche à la fois d’entendre les témoignages qui circulent tant qu’ils ne sont pas culturalisés et de soumettre les œuvres-témoignages du passé à la lecture critique qu’elles méritent ».
C’est à une telle lecture critique qu’elle se livre donc ici, s’efforçant de démontrer (et démonter) comment s’affrontent l’exigence de vérité et la tentation du négationnisme, la véracité du témoignage et une certaine « sacralité » de la langue. La dernière piste qu’elle explore est celle d’un « désir de catharsis », utopie pour notre époque périlleuse – et c’est de nouveau Kertész qu’elle fait entendre, lors de son discours de réception du prix Nobel : « Si l’Holocauste a créé une culture – ce qui est incontestablement le cas –, le but de celle-ci est peut-être seulement que la réalité irréparable enfante spirituellement la réparation, c’est-à-dire la catharsis. Ce désir a inspiré tout ce que j’ai jamais réalisé. »

Thierry Cecille

Catherine Coquio
La Littérature en suspens
L’Arachnéen, 511 p., 32
Le Mal de vérité ou l’utopie de la mémoire
Armand Colin, 317 p., 25

Aux bords de l’abîme
Le Matricule des Anges n°164 , juin 2015.
LMDA PDF n°164
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