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Domaine étranger Abîmes insulaires

septembre 2015 | Le Matricule des Anges n°166 | par Julie Coutu

Comment parler de la Shoah, des pogroms, de la crise financière, de la montée des nationalismes et d’amour ? L’Islandais Eirikur Örn Norddahl réussit son entrée en fiction.

Le Mal donc, et l’Holocauste. Peu importe la sémantique : Shoah, katastrofa, ou helför, « descente aux enfers ». Eirikur Örn Norddahl passe de la poésie au roman sans demi-mesure et nous raconte l’histoire d’Agnes, totalement obsédée par la Seconde Guerre mondiale : « le nazisme la rattrapa et ne la lâcha plus. Agnes se plongea jusqu’au cou dans les charniers que ses ancêtres avaient creusés et au fond desquels ils étaient enterrés ». La jeune femme, d’origine juive, née en Islande de parents lituaniens, travaille à une thèse sur les populismes et l’extrême droite en Europe. Au lendemain de son anniversaire, sortant d’un bar, elle rencontre Omar, au profil grammairien surdiplômé, vivotant de petits boulots, qui tente sans véritablement y parvenir de démêler l’imbroglio de son adolescence et de reprendre le fil de relations pour le moins compliquées avec ses parents. Une chose entraînant l’autre, Agnes et Omar se croisent, se recroisent, s’installent dans une petite maison battue par les vents pour une vie à deux. Mais le tableau ne saurait être juste idyllique ; on sait depuis les premières pages qu’Omar est en plein roadtrip à travers l’Europe, « plongé dans le Troisième Reich. Dans l’histoire de l’humanité. Le plus souvent en train », après avoir (par inadvertance) mis le feu à sa maison le jour même où il s’est aperçu qu’Agnes le trompait avec Arnor le néo-nazi. Arnor, théoricien froid élevé à l’ombre des grandes sagas, se revendiquant cultivé : « Je suis doctorant en histoire à l’université de Saint-Pétersbourg. Je parle couramment cinq langues et je suis capable de me dégoter une pute dans huit autres. Je ne suis pas tombé de la dernière pluie ». C’est à force de tirades de ce genre, et de dialogues argumentés, qu’il fascine Agnes au point de la faire tomber dans ses bras (pour la plus grande honte de cette dernière). Voilà pour l’improbable trio, transformé en involontaire quatuor à la naissance du petit Snorri – dont Agnes ignore qui est le père.
La trame romanesque est là, toutefois Norddahl ne se contente pas d’un vaudeville pimenté. Il est quand même question du Mal. C’est ici que la construction alambiquée du roman prend tout son sens. Les quatre parties qui composent le récit répondent à un découpage (presque) classique. On entre dans le vif du récit sans disposer de toutes les prémices : Omar est en pleine traversée de l’Europe, il achète un t-shirt à l’effigie d’Hitler, se promène avec un anneau pénien dans sa poche. Progressivement, on comprend : Agnes, Arnor, la question de la paternité, l’échec, la fuite. La deuxième partie dit l’histoire des juifs de Jurbarkas, Lituanie, et celle d’Arnor. Puis, on assiste à la découverte par Agnes de sa grossesse avec son lot d’angoisses, en même temps qu’on suit le fil chaotique de l’enfance d’Omar. Pour terminer sur l’après-incendie du domicile d’Agnes et Omar. Cette construction induisant d’incessants va-et-vient temporels, permet également de croiser les angles de narrations : les points de vue alternent sans cesse, et le récit, haché, se met progressivement en place, contrepoint parfait aux tourments existentiels des personnages.
Mais Norddahl va plus loin dans la décomposition-recomposition de son texte. Il joue des codes, du lecteur : « Ici le texte. Nous sommes le texte. Je vais vous parler en long et en large du Troisième Reich. Ne fermez pas le livre ! ». L’histoire d’Agnes, Omar et Arnor percute celle de la communauté juive de Jurbarkas et forme un ensemble entrecoupé de considérations diverses : sur l’Holocauste et Hitler, l’Islande d’hier, les populismes racistes, la grippe porcine, l’économie, le temps, sans parler de l’émergence du moi chez bébé Snorri. Norđdahl questionne, commente, raconte, réfléchit. Il est ici question de quête identitaire : qui sommes-nous, comment sommes-nous perçus par l’autre, comment nous (re)construisons-nous ? « Il est écrit dans le Talmud : vous ne voyez pas le monde tel qu’il est. Vous le voyez tel que vous êtes ». Et c’est bien là la difficulté. Pour reprendre Margaret Atwood citée en exergue de la troisième partie : « Vous n’êtes ni malade ni malheureux, mais simplement vivant et vous devez faire avec ». Illska est un tour de force littéraire, impossible à lâcher, en même temps que profondément agaçant, parfois grotesque jusqu’à l’absurde. Un roman brillant, dont on sort quand même avec une question : à quoi bon ?
Julie Coutu

Illska de Eirikur örn Norddahl
Traduit de l’islandais par Éric Boury, Métailié, 608 pages, 24

Abîmes insulaires Par Julie Coutu
Le Matricule des Anges n°166 , septembre 2015.
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