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Traduction Corinna Gepner

janvier 2016 | Le Matricule des Anges n°169

Vers l’abîme, d’Erich Kästner

L’écrivain allemand Erich Kästner (1899-1974) est surtout connu comme auteur de livres pour la jeunesse. On citera notamment Émile et les détectives (1929), Le 35 mai (1931), Deux pour une (1949)… Or cette partie de sa production littéraire a quelque peu éclipsé ce qui avait largement contribué à sa notoriété dans l’entre-deux-guerres, à savoir ses poèmes et textes satiriques et son roman Fabian, histoire d’un moraliste, publié en 1931. Kästner y dressait le portrait d’une société en pleine décomposition, avide de plaisir et confrontée à l’inanité de ses pulsions et de ses désirs. Au travers de son héros, Jakob Fabian, jeune publicitaire de talent, « moraliste » en quête d’humanité, il explorait les diverses strates sociales, des plus fortunées aux plus défavorisées, pour en dépeindre les travers et les ridicules, mais aussi le désespoir, avec une plume acérée, parfois trempée dans le vitriol, mais jamais cynique. Le livre avait remporté un joli succès de scandale. Pourtant l’éditeur en avait retranché les passages les plus risqués, politiquement, sexuellement, pour tempérer la violence du propos.
Inutile de dire que Kästner fit partie des écrivains honnis du régime nazi et que ses œuvres, dont Fabian, furent brûlées dans les autodafés de livres décrétés par le gouvernement national-socialiste. Contrairement à d’autres intellectuels et artistes, Kästner resta en Allemagne, affirmant sa volonté de se faire le témoin de la nouvelle réalité politique que connaissait son pays. Il traversa tant bien que mal les années noires, publiant en Suisse, travaillant parfois sous pseudonyme. Il reprit son activité après la guerre et fut pendant une dizaine d’années président du PEN-Club allemand.
Au fil des rééditions de Fabian, Kästner a proposé des corrections mineures, mais n’est jamais allé plus loin. Ce n’est qu’en 2014 que l’éditeur Atrium Verlag a republié le roman en se fondant sur un tapuscrit trouvé dans le fonds Kästner des archives de littérature allemande de Marbach. Il a ainsi réintroduit un certain nombre de passages et de notations censurés lors de la première édition, mettant davantage en lumière les audaces du texte, sa crudité, son irrévérence à l’égard des pouvoirs constitués, son antimilitarisme farouche. Cette version, conforme au projet de Kästner et reprenant le titre d’origine (Der Gang vor die Hunde, que nous avons traduit par Vers l’abîme), est aussi l’occasion d’apprécier l’incroyable liberté de ton qui règne dans l’ouvrage, son très singulier mélange d’ironie, de tendresse poignante, de poésie décalée. L’univers si particulier de Kästner tient à cet entrelacement de registres qui bouscule les habitudes de lecture et lui évite de tomber dans la démonstration. Son roman a de la chair, il respire aussi bien la colère, la tristesse et la solitude que la joie irraisonnée, l’espièglerie et la tendresse. Il n’est jamais univoque.
Sans doute était-ce là une des principales difficultés de la traduction. Kästner a le style percutant du satiriste, qui fait mouche à chaque phrase, il est nerveux, incisif. Il fallait rendre ce ton si caractéristique, en retrouvant l’économie de moyens stylistiques sans tomber dans la sécheresse. Restituer l’humour, parfois presque surréaliste, des dialogues et des situations. Là, c’est le rythme et la précision du vocabulaire qui jouent un rôle essentiel. Et ce tout en laissant percevoir à demi-mot les sentiments qui se cachent parfois entre les lignes. Par exemple dans ce « Ça ne se fait pas » que Fabian adresse à son ami suicidé, phrase en décalage total avec l’événement, mais qui exprime au mieux la distance qu’impose l’excès de la douleur et qui rappelle l’apparente légèreté de ton qui régnait entre Fabian et Labude.
Dans ce roman plus que dans d’autres, trouver la justesse nécessaire pour restituer le parler des différents protagonistes était aussi tâche ardue. Tout se joue dans la nuance, dans l’emploi ici d’un terme familier, là d’une expression plus soutenue. Il y a une grande subtilité des registres, qui se succèdent parfois sans transition et font toute la richesse du « sous-texte ».
Une des autres difficultés était de rendre la poésie qui s’attache à la ville dans un certain nombre de descriptions, notamment du Berlin nocturne. Cette poésie naît le plus souvent de la création d’images insolites, comme cette lune qui roule de la tour du château jusqu’au clocher. Dans le rendu, il fallait respecter ces images au plus près, dans leur simplicité, sans les parasiter par un lexique explicitement « poétique ».
D’une manière générale, le plus dur a été, me semble-t-il, d’aller vers un style dépouillé, sans graisse superflue, mais sans sécheresse. C’est cette efficacité dans la formulation qui fait tout le sel du texte de Kästner et que l’on devait reproduire en français. C’est aussi, du reste, ce qui a été le plus agréable à travailler. Trouver la justesse dans l’économie pour rendre au mieux des scènes de tendresse inattendue, comme la rencontre entre Fabian et la jeune prostituée, ou l’épisode où se scelle le sort du jeune homme. Arriver à être cru, direct, tendre, incisif, violent dans une langue à la fois percutante et subtile. Beau défi.
Corinna Gepner

* Corinna Gepner a traduit entre autres Heineich Steinfest, Zoran Drvenkar, Klaus Mann. Vers l’abîme paraît aux éditions Anne Carrière.

Corinna Gepner
Le Matricule des Anges n°169 , janvier 2016.
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