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Domaine français Muray, à l’épreuve de lui-même

février 2016 | Le Matricule des Anges n°170 | par Richard Blin

En résistance contre l’esprit et les pratiques de son temps, Philippe Muray (1945-2006) est avant tout un écrivain. Ce que montre incontestablement le tome II de son Journal.

Ultima necat : journal intime (1986-1988)

C’est par quelques constats amers que débute ce deuxième tome du Journal de Philippe Muray. Il a 40 ans et ses deux derniers livres – Céline (1981) et Le XIXe siècle à travers les âges (1984) – n’ont pas rencontré l’audience espérée. « Mes livres ne peuvent avoir de succès puisque tous mes sujets consistent à défriser l’être. » Dépité, il regrette le temps où il écrivait dans la fièvre, sans état d’âme inutile, « tout de suite à la valse de la page ». C’est que l’état d’excitation, l’élan dont il a besoin pour écrire, ont disparu. Même le fait « d’être seul à avoir raison » ne parvient plus à le rendre heureux. Mais foin de ces ruminations : il faut écrire, continuer, « toujours faire comme si tu ne savais pas que c’était foutu ». Un écrivain ne peut pas connaître le consensus. Il n’est pas là « pour faire marcher les restaurants du cœur, pour protester contre la torture, la famine, les injustices, pour en appeler à l’Harmonie et au Bonheur ». Ce qui importe, c’est de toucher, à chaque époque, « ce qu’on n’a pas le droit de dire », de « violer tout le système de pensée de la tribu. Intouchabilité. Impensabilité ». Briser la mécanique du Tabou, tel est le rôle de la littérature et de Postérité – le roman qu’il est en train d’écrire et auquel il sera très souvent fait référence au fil des trois années que couvre ce tome du Journal. Car c’est à sa lente élaboration que nous assistons, à la façon dont ce roman – son « premier vrai » – s’inscrit dans sa démarche pour devenir l’écrivain qu’il rêve d’être. N’oublions pas que déjà son XIXe, « n’était pas de l’histoire, de l’étude littéraire, de l’« érudition », même pas de la pensée, même pas des concepts, même pas de l’analyse, même pas de la politique – mais de la littérature. Faite par un écrivain. »
Postérité est le roman du combat sans merci du désir de procréation des femmes contre la résistance des hommes à ce désir. Véritable plaidoyer pour une sexualité jouisseuse, cri de rage contre la « couleur rose layette » de ces années, il s’attaque à l’idée de l’enfant qui « fait durer », s’en prend à ce « droit primitif de l’espèce sur l’individu », et ironise sur cette servitude volontaire qui tue l’amour et « gâche la vie ». Peinture de mœurs à la Balzac, ce roman tout en « désemmêlage de secrets opaques », traite, non sans humour – « Je ne peux pas écrire sans entendre mon rire » – de la question de la liberté sur fond de regard critique sur une société où le Moderne n’est que le masque d’irréversibles mutations. Car si Muray ne peut se mettre à écrire que s’il a aperçu « un consensus à renverser », ce qui d’abord le mène est un infatigable désir de comprendre, d’analyser. Un bonheur de penser qu’il veut communiquer, avec « sa respiration de joie », mais aussi sa charge d’intolérable.
À l’instar de Cioran qui disait qu’on ne devrait écrire que ce qu’on n’ose confier à personne, Muray ne conçoit le roman que comme une machine à « désillusionner » et à dénoncer les forces qui attaquent la littérature. Et tout l’intérêt de ce Journal – dont il a fait le lieu où consigner l’« exposé raisonné, quotidien » des motifs pour lesquels il écrit – est de nous faire pénétrer dans l’intimité de la pensée-Muray, et ce jusqu’à ce qui est impubliable. Comme de dire comment et pourquoi on a joui, expliquer que l’intrigue d’un roman doit être « comme un anus de femme bien exercé où on peut rentrer son gland sans trop de peine, ni théâtre excessif, ni cris »  ; que publier c’est « donner de ses nouvelles aux ploucs »  ; que ce qui rend une femme admirable c’est son audace sexuelle. Confier aussi combien le silence qui entoura la sortie de Postérité, en 1988, l’aura humilié, ou insister sur le fait qu’il n’a jamais renoncé à son désir de faire de la peinture. « J’ai changé de pinceau, en réalité, c’est tout. De support si on veut. (…) J’ai continué surtout, et je continue plus que jamais, à prétendre faire de l’art. » D’où son essai sur Rubens : « J’ai à faire parler et penser cette pulsion qui a failli faire de moi un peintre, quand j’avais entre douze et dix-sept ans. » Un Journal aussi où il revient sur son enfance, sur la « castration » qu’imposa à son père sa naissance : il dut alors abandonner la littérature « noble » et se contenter de livres pour enfants tout en multipliant les travaux alimentaires. « J’ai riposté en me faisant moi-même littérature. »
Ses goûts, ses détestations, ses préférences sexuelles, ses lectures – essentiellement des auteurs capables de parler du réel avec une intelligence aiguisée (Nietzsche, Cervantès, Gracián, Flaubert, Céline, Faulkner, Kafka, Schopenhauer…) – il dit tout, Muray, revendique son droit à produire, par l’écriture, une différence irréductible ne portant l’écho d’aucune utopie, ne se faisant l’avocat d’aucune cause, ne clamant qu’une altérité absolue et la volonté d’« anamorphoser » sans cesse la bêtise par l’humour et l’ironie.
Richard Blin

ULTIMA NECAT Journal intime (1986-1988)
DE PHILIPPE MURAY
Les Belles Lettres, 584 pages, 33


Muray, à l’épreuve de lui-même Par Richard Blin
Le Matricule des Anges n°170 , février 2016.
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