La lettre de diffusion

Votre panier

Le panier est vide.

Nous contacter

Le Matricule des Anges
BP 20225, 34004 Montpellier cedex 1
tel 04 67 92 29 33 / fax 09 55 23 29 39
lmda@lmda.net

Connectez-vous avec les anges

Vous n'êtes actuellement pas identifié. Pour pouvoir commander un numéro, un abonnement ou bien profiter, en tant qu'abonné, des archives en ligne, vous devez vous connecter avec votre compte.

Retrouver un compte

Vous avez un compte mais vous ne souvenez plus du mot de passe ? Vous êtes abonné-e mais vous vous connectez pour la première fois ? Vous avez déjà créé un compte, peut-être, vous ne savez plus trop ?

Créer un nouveau compte

Vous inscrire sur ce site Identifiants personnels

Indiquez ici votre nom et votre adresse email. Votre identifiant personnel vous parviendra rapidement, par courrier électronique.

Informations personnelles

Pas encore de compte?
Soyez un ange, abonnez-vous!

Vous ne savez pas comment vous connecter?

Domaine étranger Nuances de gris

octobre 2016 | Le Matricule des Anges n°177 | par Julie Coutu

Une vraie-fausse enquête, pour ébranler nos certitudes. Von Schirach joue d’une réalité fragile avec ses personnages et le lecteur.

Au-delà de la biographie un rien sulfureuse, Ferdinand von Schirach, spécialiste en droit criminel, s’installe en 1994 à Berlin en tant qu’avocat de la défense. Rapidement remarqué via plusieurs affaires très médiatisées qui assoient sa réputation, il publie en 2009 son premier ouvrage, Crimes, un recueil de nouvelles salué par la critique. Il en ira de même pour Coupables, sur le même modèle, paru en 2010, quand l’année suivante, c’est L’Affaire Collini qui fait débattre l’Allemagne et confirme définitivement son statut d’écrivain. Son succès ? Von Schirach le doit autant au matériau qu’il exploite, des cas d’archives laissant émerger l’horreur dans l’ordinaire, qu’à la manière dont il les traite. Un ton froid, analytique, concis, pour une plongée dans les tréfonds de l’esprit de criminels mis à nu. Pas d’affect ; tout est tenu à distance, mis en scène sans artifice superflu. Ce qu’on questionne, c’est la mémoire, la conscience, la notion de faute. La culpabilité.
Il est question d’un peu tout ça dans Tabou. Vérité, façades, illusions. Von Schirach joue d’une réalité fragile avec ses personnages et le lecteur.
Sebastian von Eschburg est un enfant singulier. Une question de couleur : « c’est en lui que les couleurs étaient différentes. Elles n’avaient pas de nom car il n’y en aurait pas eu assez. Comme toutes les choses, outre la couleur visible, revêtaient par surcroît l’autre couleur, l’invisible, le cerveau de Sebastian entreprit de mettre un peu d’ordre dans cet univers. Il en résulta peu à peu une carte des couleurs, parcourue de milliers et de milliers de routes, de rues, de places et de venelles, et chaque année apportait ses alluvions nouvelles ». Sebastian grandit avec sa carte du monde, passe l’année en pensionnat, retrouve pour les vacances des parents toujours plus distants l’un envers l’autre. Et puis son père se suicide. C’est lui qui le découvre. Sa mère nie le drame, parle d’un accident, vend la demeure familiale, s’en va. Exit le passé.
Sebastian grandit, termine ses études. Seul, il s’installe à Berlin, travaille pour un photographe vieillissant : « il entendait se créer un monde à lui, un autre univers, fluide, fugace et chaleureux. Et au bout de quelques mois il parvint à ce que les objets, les êtres et les paysages lui devinssent supportables en photographies ».
Quelques portraits et le voilà célèbre. Il photographie sans fards, propose une réalité autre que celle qu’on expose d’habitude. Il rencontre Sofia, mais reste dévoré par son histoire, comme étranger au monde qui l’entoure : « il voulait lui dire que la réalité état plus véloce que lui, qu’il n’arrivait pas à suivre. Les choses se passaient et il n’en était qu’un simple spectateur. » Et alors que ses installations artistiques se font plus audacieuses, plus complexes, une rencontre fissure son univers, le renvoyant à son passé. « La beauté n’est pas la vérité. La vérité est atroce ».
Voilà qui clôt la première partie du roman. Avant le meurtre. Sebastian est accusé, mais la victime reste introuvable. Il signe des aveux qui s’avèrent irrecevables. À son avocat de jouer le jeu, qui se déploie alors dans toute sa complexité. Ferdinand von Schirach signe un roman introspectif, très au-delà de l’enquête, plongeant dans les tréfonds de l’âme humaine, avec ses méandres, ses pulsions, ses distorsions, ses aspirations. Une réussite, toujours dérangeante. « Nous nous croyons stables, tout comme l’amour, la société, les lieux où nous demeurons. Nous le croyons parce qu’il nous est impossible de faire autrement. Mais parfois nous nous immobilisons, une brèche s’ouvre dans le temps, et c’est à cet instant que nous comprenons : nous ne voyons jamais que notre reflet dans le miroir. » 

Julie Coutu

Tabou, de Ferdinand von Schirach
Traduit de l’allemand par Olivier Le Lay, Gallimard, 224 pages, 19

Nuances de gris Par Julie Coutu
Le Matricule des Anges n°177 , octobre 2016.
LMDA PDF n°177
4.00 €
LMDA papier n°177
6.50 €