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Domaine français Des proies pour les chimères

mars 2018 | Le Matricule des Anges n°191 | par Richard Blin

Nanoucha van Moerkerkenland nous entraîne au plus intime des maillages de la réalité grave et héroïque de la jeunesse.

Il a l’âpreté des plus noirs alcools, l’enivré défleuri du linge des absentes, la beauté rebelle de l’intempérance du feu : Le Cœur content est un coup de maître pour un premier roman. Il est signé Nanoucha Van Moerkerkenland dont la quatrième de couverture nous dit qu’elle est née en 1982 et qu’elle vit dans la forêt de Rambouillet, un choix qui laisse deviner une âme plus que sensible aux grands remuements de l’émotion, du vertige et de l’embrasement.
Ce roman du désenchantement, de la turbulence, de la désinvolture, relève d’un sens de l’écriture vive et volontiers insolente. Réaliste, sombrement existentialiste, il est tissé de résonances littéraires allant de Dostoïevski à Houellebecq en passant par Cocteau, Aragon, Drieu La Rochelle… Il y a là une façon d’écrire à la hussarde, de considérer la littérature comme un plaisir physique, de la concevoir comme un espace de communion avec le lecteur. Un lecteur qui est renvoyé à sa propre jeunesse, à ce qu’il a pu éprouver de la difficulté d’aimer et des débordements propres à ce moment de la vie.
Organisé de manière chorale, le livre donne la parole, à tour de rôle, à chacun des protagonistes. Ils sont trois, une fille et deux garçons qui ont soif de liberté, d’art, de musique, et vivent, à 25 ans, leur dernière année avant l’âge adulte. Il y a Elsa, qui ressemble à une icône préraphaélite et se lève chaque jour à l’aube pour sculpter et oublier sa hantise de la mort et du vide. Elle vit avec Zacharie, qui termine sa formation de magistrat, hait son corps comme celui des filles, prend six douches par jour et ne mange pratiquement rien sauf un cœur de porc tous les vendredis. Et puis il y a Andreï, un violoniste ukrainien dont les parents ont choisi l’exil après la Révolution orange, et qui suit des études de géopolitique pour faire plaisir à sa mère. Tombé fou amoureux d’Elsa, il va venir, avec l’accord de cette dernière et celui de Zacharie, vivre avec eux, formant un couple à trois où Elsa est tout à tour « leur compagne, leur camarade, leur jouet et l’objet de leur fantasme », sans qu’aucune jalousie ne préside à leurs rapports, Zacharie ayant depuis longtemps choisi la chasteté. Une situation qu’Elsa résume ainsi : « Zacharie aime par l’esprit, Andreï par le corps, et moi les deux. »
Mais autant Zacharie semble naviguer tous feux éteints à travers la vie, autant Andreï est fougueux, instinctif, brutal. « La brutalité est une tendresse trop longtemps contenue. » Son âme slave le prédispose au grand amour – celui qui finit mal –, à une alternance de mélancolie et d’euphorie là où Zacharie, en maître de « l’auto-dénudation », n’aime que lui et sa cérébralité froide et compliquée. À ce trio se joignent régulièrement Paul, un aristocrate qui voussoie sa mère et parle anglais avec son père, et Suzanne, une grande brune chaloupée, « chiante et végétalienne ». À cinq, ils forment une sorte de famille « sans les inconvénients », où chacun repousse à sa façon – par l’ivresse, le rêve ou l’extase – l’idée du devenir-adulte. Dans un tempo de chute libre à peine ralentie, les chapitres et les voix s’enchaînent à l’image du carrousel fou à quoi ressemble la vie de ces moi désancrés tournant en eux-mêmes tout en essayant de se tenir en équilibre en marge d’un monde dont le poids les étouffe.
Grâce à une écriture tout en appréhensions et en sensations, Nanoucha Van Moerkerkenland nous fait intensément partager le sentiment d’inconsistance qui hante ses personnages, nous plonge au cœur des situations qui participent de la dérive rigoureusement incontrôlée en train de décider du sort de chacun. À force de tituber entre fascination et facticité, adhésion et dérision, beauté et destruction, chacun va devoir s’adapter à l’incontournable réalité, autrement dit dire adieu aux chimères haletantes, faire le deuil des fraternités électives et accepter de voir les projets remplacer les rêves. Ainsi, c’est l’existence de chacun qui va finir par révéler son chiffre secret, parfois au prix de l’immolation, en disparaissant « le cœur content », avec ce sens de l’Umour que Jacques Vaché définissait comme « le sens de l’inutilité théâtrale et sans joie de tout ». Une histoire d’enfants terribles qui incite à penser que ce roman est peut-être le cryptogramme d’une aventure réellement vécue. « L’écriture délivre d’un fardeau. On relate, on oblitère, on réécrit, pour rendre la substance et le mystère. (…) Pardon d’avoir usurpé vos plumes. Ceci est mon deuil, livré contre vous. Il a nécessité nombre d’inexactitudes. Il faut trahir le réel pour le restituer. L’écriture est un viol. C’est aussi une fête. »

Richard Blin

Le Cœur content, de Nanoucha Van Moerkerkenland
Gallimard, 234 pages, 18

Des proies pour les chimères Par Richard Blin
Le Matricule des Anges n°191 , mars 2018.
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