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Poésie L’intelligence du poétique

mai 2018 | Le Matricule des Anges n°193 | par Richard Blin

Yves Bonnefoy a entretenu une abondante correspondance dont voici le premier tome. Une somme hantée par la question de la légitimité, de la fonction et du pouvoir de la poésie.

Correspondance, Tome 1

Quand en 1943, Yves Bonnefoy quitte la ville de Tours, où il est né vingt plus tôt, pour aller vivre à Paris, c’est officiellement pour obtenir une licence de mathématiques à la Sorbonne. Mais en son for intérieur, il sait déjà que c’est à la poésie qu’il veut se consacrer. C’est ce projet poétique, qui allait guider son travail et sa vie entière, que les lettres rassemblées dans ce premier tome de sa correspondance, donnent à suivre et à revivre. Car il s’agit ici d’une correspondance essentiellement littéraire, c’est-à-dire qui rejette à la lisière tout ce qui relève de l’intime, de la vie psychique ou du souci biographique. C’est dire combien ce vaste ensemble de lettres échangées avec ses aînés – Gilbert Lely, Pierre Jean Jouve –, ses maîtres – Gaston Bachelard, Jean Wahl, André Chastel –, ses amis poètes ou peintres – Pierre Alechinsky, Raoul Ubac – des écrivains de sa génération, des professeurs ou des critiques, s’articule autour des questions de la connaissance, de la création artistique et surtout de la nature et de la fonction même de la poésie. Des échanges épistolaires qui, par-delà la multiplicité des destinataires et la variété des époques et des situations, entrent en résonance avec la propre œuvre d’Yves Bonnefoy tout en nous faisant pénétrer dans son atelier.
À son arrivée à Paris, Bonnefoy se frotte aux milieux surréalistes, crée une revue, La Révolution la Nuit, fréquente André Breton avant de s’en séparer (1947). Il vient de comprendre qu’il voulait le surréalisme mais pas le surréel mâtiné d’ésotérisme et de chimères ; qu’il voulait la révolution mais refusait l’idée d’appartenir au Parti communiste. Les lettres qu’il échange avec Breton mais surtout avec Gilbert Lely – « Je crois qu’il faut faire retour à une poésie vertébrée » – marquent le moment où il assoie sa conception de la poésie, qui doit se libérer d’un désir d’ailleurs, être un exercice de lucidité impliquant, dans l’écriture du poème, un temps de rature et d’émondement, ce qu’il confirmera plus tard en recommandant à Pierre Torreilles de « toujours tailler dans le vif ; ensuite, chercher le sens infini du peu qui reste. C’est alors seulement qu’une vraie beauté a chance de paraître ».
Sous l’impulsion de Lely – qui lui écrit après sa lecture de Du mouvement et de l’immobilité de Douve : « L’emploi de l’alexandrin blanc me plaît de moins en moins : il engendre le plus souvent des poèmes couchés. Il faut que la voilure du poème se tende au vent debout du rythme personnel, réinventé chaque fois, par l’émotion spécifique de chaque poème. » –, Bonnefoy comprend qu’est venu le moment des premiers désentravements, des premières délivrances. Une situation qu’il évoque avec Georges Henein, le surréaliste qui vit au Caire, et représente « la réalité des confins, des errances loin du centre ». Après lui avoir confié que « rien ne vaut plus à (s)es yeux en littérature, en matière aussi de pensée, qu’une certaine frugalité », Bonnefoy lui annonce qu’il a entrepris d’écrire « sur la ruine, la pierre descellée, la tour qui penche à l’extrême, l’ortie ». On est loin des « fastes de Mauriac et des déluges de Saint-John Perse » ou des barbotages de la poésie du moi. Face à la perte d’importance et de prestige de la poésie, et contre celle qui s’enferme dans l’existence privée, Yves Bonnefoy fait du réalisme « le seul fondement possible de la poésie. Il cherche la beauté dans l’exactitude ».
Ce réalisme est celui qu’il retrouve dans L’Emploi du temps (1956) de Michel Butor. Il lui écrit : « Votre effort de sauver la substance d’une ville dans celle de la parole est le plus haut qui puisse être tenté. Vous contribuez à créer le grand réalisme (cette connaissance de ce qui est par la profondeur, par l’égarement, par la mémoire, par la blessure et par les ténèbres) dont notre poésie est capable. » Une notion si capitale pour Bonnefoy qu’on la retrouve dans la dédicace de L’Improbable (1959) : « Je dédie ce livre (…) À un grand réalisme, qui aggrave au lieu de résoudre, qui désigne l’obscur, qui tienne les clartés pour nuées toujours déchirables. Qui ait souci d’une haute et impraticable clarté. »

« Je ne puis séparer l’écriture de ce que je rencontre, expérimente, accepte ou regrette dans la vie. »

C’est que la pratique du monde sensible et existentiel, l’approche de la « réalité rugueuse » dans l’ici, le maintenant ou le plus intime du quotidien, est au cœur de la poétique d’Yves Bonnefoy. À Boris de Schloezer, il écrit : « Je ne puis séparer l’écriture de ce que je rencontre, expérimente, accepte ou regrette dans la vie. » L’immédiat, l’évidence sans fond des choses simples – l’arbre, l’oiseau, le vent, un nuage, une ruine… –, le monde tel qu’il est – c’est-à-dire sans que s’interposent entre lui et nous une image, un concept ou une rêverie d’absolu – est le théâtre de la « vraie vie ». Présent, offert, il nous précède et nous sollicite de sa présence immobile. C’est cette présence d’avant toute parole que la poésie devrait épouser même si c’est mission impossible tant la parole ne tient son sens et son origine que de sa rupture avec le sensible. Le langage abolit la présence, le mot scelle l’absence de la chose. Pourtant, en certains d’entre eux subsiste quelque chose de ce qui a disparu, pense Yves Bonnefoy, qui ne cessera de croire à l’impossible, d’être attentif au visage de l’univers, de défendre l’approche, jamais comblée, d’une Présence qui se refuse. Et ce avec l’espoir, toujours, de faire du poème le lieu d’un rapport simple avec l’être du monde.
Cette métaphysique athée de la présence, cette conception du lieu comme seule valeur qu’on puisse opposer à la dérive des signes, cette poésie-pensée de Bonnefoy (qui est aussi à considérer comme une réplique à la « déconstruction » chère à Derrida) fut évidemment source de tensions ou de désaccords qui menèrent à des prises de distance ou à des silences plus ou moins définitifs. Elle conduisit Christian Dotremont, le créateur et l’animateur de Cobra, l’inventeur des logogrammes, à refuser la préface qu’il avait demandée à Bonnefoy, pour le catalogue de sa première grande exposition. Dans un autre domaine, celui de L’Éphémère – revue fondée avec André du Bouchet, Gaëtan Picon, Jacques Dupin, Louis-René des Forêts puis Paul Celan –, on voit et on comprend, au fil des lettres échangées, les difficultés et les tensions qui aboutiront à la fin de la revue. Là où, par exemple, Dupin n’imagine pas qu’on puisse s’abstenir de publier René Char, du Bouchet ne veut pas de ce qu’il considère comme un «  dosage de blandices, de morgue et d’anathème ». De son côté, Gilbert Lely, qui a lu les deux premières livraisons, écrit à Bonnefoy pour lui dire grand bien des poèmes de Dupin et tout le mal qu’il pense des poèmes de du Bouchet, « des bégaiements indignes d’un être civilisé ». Il faut dire que Lely a le jugement souvent vachard, traitant Georges Lambrichs de « cuisinier de nouilles aux navets » ou Victor Hugo de « cracheur forain de pétrole enflammé ».
Mais par-delà la richesse de tous ces échanges – avec aussi Philippe Jaccottet, André Frénaud, Henry Corbin… – ce volume de correspondance vaut aussi pour ce qu’il nous dit de la vie de professeur itinérant qui fut celle de Bonnefoy – « Je suis lassé de passer d’une université américaine ou française ou suisse à l’autre, avec mes valises de livres et ma fille… » – comme celle de Butor, qui n’a pas de mots assez durs contre les « innombrables épaisseurs de mesquinerie de la Sorbonne », contre ces « furies crustacées qui ont perdu toute sensibilité et ne fonctionnent plus que par grossier réflexe corporatif avec d’immondes jalousies ». Qui vaut aussi pour les quelques rares confidences que lâche Bonnefoy, comme lorsqu’il se déclare incapable de parler de ses poèmes, ou incapable d’écrire la préface qu’il avait promise pour les Œuvres de Maurice Scève. Ou encore quand il cherche à éviter toute espèce de prix, refusant d’« être accablé d’un de ces horribles petits prix de poésie ». « Je trouve odieux que ces jurys s’arrogent le droit de choisir leurs auteurs sans que ceux-ci aient le droit de choisir qui les couronne. » Ou quand il évoque un « désir d’autodestruction bien plus intimement enraciné en moi que je puis au juste le vérifier ». On apprend aussi qu’il n’a jamais conduit, qu’il eut en projet un Dictionnaire des concepts et un Dictionnaire des poétiques… Une correspondance à lire en attendant les Œuvres poétiques, en préparation dans la bibliothèque de la Pléiade.

Richard Blin

Correspondance I, d’Yves Bonnefoy
Édition établie, introduite et annotée par Odile Bombarde et Patrick Labarthe (dont il faut saluer la qualité et la pertinence du travail), Les Belles Lettres, 1184 pages, 26,90

L’intelligence du poétique Par Richard Blin
Le Matricule des Anges n°193 , mai 2018.
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