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Intemporels Le chant du cygne

mai 2018 | Le Matricule des Anges n°193 | par Didier Garcia

Dans Vers l’abîme, Erich Kästner (1899-1974) ausculte la société allemande de l’entre-deux-guerres. Avec le regard d’un moraliste.

Vers l’abîme

Nous voici dans le Berlin du tout début des années 1930, autrement dit à la fin de la république de Weimar et avant l’arrivée d’Hitler au pouvoir en janvier 1933. Au début du roman, Fabian, protagoniste tout juste trentenaire, est encore employé par une agence de publicité. Mais ce confort professionnel ne dure pas : quelques pages plus loin, le jeune homme apporte malgré lui sa contribution aux millions de chômeurs que l’Allemagne s’emploie alors à créer. Libéré de toute contrainte sociale et profondément désabusé, il se laisse emporter par la vie bien plus qu’il ne se raccroche à elle, commençant ainsi une longue errance dans la capitale allemande. Une situation privilégiée pour observer ses contemporains et les surprendre dans un quotidien qui témoigne de mœurs passablement décadentes (à Berlin, où rien ne va, même les autobus circulent « tels des éléphants sur des patins à roulettes »).
Ses pérégrinations l’amènent principalement à croiser des femmes, le plus souvent peu vêtues, ou promptes à se déshabiller pour consommer de la chair masculine sans modération. De jour comme de nuit (l’envers valant toujours l’endroit), Berlin prend des allures de lupanar géant, au sein duquel toutes les débauches sont permises : d’honnêtes mères de famille, en général avantageusement mariées, n’hésitent pas à s’offrir à des amants sous le regard complaisant de maris qui en ont « par-dessus la tête du bas-ventre » de leur femme. Tout cela finit d’ailleurs par déteindre peu ou prou sur les rêves de notre antihéros, qui paraissent tout droit sortis du Jardin des délices de Jérôme Bosch.
Difficile pour ce chômeur de fraîche date de croire en l’avenir dans cette Allemagne déliquescente où le chômage règne, où chacun s’abandonne sans vergogne à ses pulsions, où seuls les plaisirs immédiats paraissent compter, et où les femmes se donnent au premier venu. Son ami Labude, fils d’avocat et universitaire brillant, ne peut déjà plus rien pour lui (il mettra d’ailleurs fin à ses jours de manière spectaculaire). Y a-t-il encore quelque chose ici qui puisse être sauvé ?
Publié en 1931 dans une version expurgée des nombreux passages licencieux (version alors intitulée Fabian. Histoire d’un moraliste), brûlé en place publique par les nazis en 1933, Vers l’abîme est un roman curieusement construit. Dans sa « Postface à l’intention des censeurs de l’art », Kästner reconnaît qu’il « n’a ni intrigue, ni architecture, ni accents placés à des endroits significatifs, ni fin satisfaisante ». Ce que ce volume donne surtout à lire (jusqu’à sa fin pour le moins déroutante), c’est une succession de saynètes, reliées les unes aux autres par le seul passage du temps. D’ailleurs, à proprement parler, c’est moins une histoire qu’un portrait qui s’ébauche page après page, ces situations révélant le monde tel qu’il va mal comme « une devanture de magasin ». Et derrière la vitrine la réalité n’est pas toujours belle à voir : cette société berlinoise, et partant allemande, « ne sait plus où se trouve sa tête ». Elle oscille entre perversions et corruptions.
Le lecteur l’aura sans doute deviné : Kästner exagère volontiers son propos. Grossit à plaisir les défauts et les vices. Son roman relève donc de la caricature. Et comme toute caricature, celle-ci fait rire autant qu’elle agace, notamment lorsqu’elle touche au grotesque (un personnage demande l’heure à un passant alors qu’il arbore une montre à son poignet). Mais le constat étant impitoyable (ce Berlin-là porte déjà en lui les prémices de l’apocalypse à venir), la satire n’en est que plus féroce.
Surtout connu pour Émile et les détectives, un roman policier pour la jeunesse publié en 1929 (adapté au cinéma à plusieurs reprises et traduit dans une soixantaine de langues), Erich Kästner signait avec Vers l’abîme un roman qui avait valeur d’avertissement. Quelque chose comme un cri d’alarme destiné à réveiller les consciences. Incontestablement, la société allemande donne ici l’impression de vouloir s’étourdir, qui plus est dans une impasse, et de foncer droit dans le mur. Il entendait ainsi suggérer « l’abîme vers lequel l’Allemagne et avec elle l’Europe se dirigeaient ». Attirer l’attention sur une catastrophe dont il pressentait l’imminence, mais sans jamais évoquer le nom de celui qui allait mettre l’Europe à sang. Comme l’affirme ironiquement Fabian, du plus profond de son désenchantement : « Nous vivons une grande époque. (…) Et elle devient chaque jour plus grande. » Ce témoin involontaire était sans doute loin d’imaginer à quel point l’avenir lui donnerait raison.

Didier Garcia

Vers l’abîme, de Erich Kästner
Traduit de l’allemand par Corinna Gepner,
10/18, 312 pages, 7,80

Le chant du cygne Par Didier Garcia
Le Matricule des Anges n°193 , mai 2018.
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