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Essais L’art éperdu

juin 2018 | Le Matricule des Anges n°194 | par Blandine Rinkel

Avec Ce qui n’a pas de prix, c’est aux enjeux de la laideur contemporaine qu’Annie Le Brun s’attaque – comme on chercherait à éventrer un faux plafond pour retrouver l’horizon.

Ce qui n’a pas de prix

Il y a des évidences qu’on ne voit plus. Parmi elles, le fait que le monde s’enlaidit. Monde globalisé s’entend, puisque dans les métropoles, les musées et les aéroports, tout partout se ressemble, et que cette donnée, loin d’appartenir à une pure problématique esthétique, est en réalité une question politique : «  qu’on le veuille ou non c’est (même) une affaire politique d’importance ». Une affaire qui, selon Annie Le Brun, prend la forme d’une guerre. Mais attention, d’une guerre qu’on ne saurait réduire à une question de représentation : « je pourrais tout aussi bien parler d’une guerre contre le silence, d’une guerre contre l’attention comme d’une guerre contre le sommeil, ou encore d’une guerre contre l’ennui, d’une guerre contre la rêverie. Mais aussi et surtout d’une guerre contre la passion. Autrement dit, d’une guerre menée contre tout ce dont l’on ne peut pas extraire de la valeur ».
Une guerre menée contre ce qui n’a pas de prix, donc. Et en premier lieu une guerre menée contre l’imagination. Car, dans la continuité de ce qu’elle pointait dans Du trop de réalité (Stock, 2000), c’est bien l’occupation de nos imaginaires qu’Annie Le Brun fustige dans cet essai. Une colonisation par les chiffres, par le bruit, par la foule. Une asphyxie de nos sensibilités et avec elle, un étouffement de nos libertés. Or jusqu’à quand acceptera-t-on « cet enlaidissement du monde qui progresse sans que l’on y prenne garde, puisque c’est désormais en deçà des nuisances spectaculaires que, d’un continent à l’autre, l’espace est brutalisé, les formes déformées, les sons malmenés jusqu’à modifier insidieusement nos paysages intérieurs » ? Et jusqu’à quand nous refuserons-nous à politiser la question ?
Dans Un ange noir (Verticales, 2011), François Beaune remarquait ainsi combien les magasins Lidl, Ed, Leader Price etc. faisaient « laid exprès (…) se complaisaient à être laids (…) parce que le laid équivaut à pas cher, pauvreté et laideur cohabitant et s’entraidant ». Suivant une piste parallèle, Annie Le Brun s’intéresse à ce qu’on fait du beau dans un certain art contemporain – fustigeant la soumission de celui-ci aux chiffres et au pouvoir. Et de s’intéresser par exemple à l’étrange appropriation en 2016, par l’artiste Anish Kapoor, de l’ultra-noir dit « Vantablack », couleur à usage militaire rendant tout objet qu’il recouvre invisible. Créer revenant, dans ce cas, à acheter une couleur qui empêche le spectateur de voir. Et qui plus est, la couleur noire – dont il n’est sans doute pas besoin d’expliquer combien elle compte pour la spécialiste de Sade, de Lautréamont et des romans gothiques qu’est Annie Le Brun. « (Dans l’œuvre d’Anish Kapoor) tout y est : d’abord l’affirmation sans réplique du primat de la perception sur la représentation, l’autorité militaire venant cautionner le pouvoir de l’argent dans un même projet de liquidation de la nuit de l’incalculable, et enfin la violence du procédé révélant le leurre qu’aura servi à développer l’interminable querelle entre les contempteurs et défenseurs de l’art contemporain. »
Si un certain art consiste aujourd’hui à acheter des couleurs qui nous empêchent de voir, que permet-il encore, et à qui ? Et puis, et surtout peut-être, où passe la poésie ? Il faudrait toutefois ne pas s’y tromper : Annie Le Brun s’inquiète moins de la disparition de cette dernière que de son étouffement, de son invisibilisation. Loin d’être résignée ou réactionnaire (« Voudrait-on nous en convaincre, ce temps hors du temps n’est pas terminé. Il est à portée de regards. »), celle qui fréquenta les surréalistes au siècle dernier n’hésite pas à continuer d’affirmer, aidée par les mots du philosophe Ignaz Paul Vital Troxler, « qu’il y a un autre monde, mais il est dans celui-ci  ». Et si, de son écriture condensée et incisive, elle affirme sa colère contre une certaine laideur du monde contemporain, ce n’est qu’à la mesure de l’émerveillement qu’elle sait aussi, là et ici pouvoir y trouver. Ce n’est qu’à la mesure de son amour de la poésie. Celle qui, selon Ossip Mandelstam, se «  distingue de la parole machinale (parce qu’elle) nous réveille, nous secoue en plein milieu du mot ». Alors se détourner de ce qui endort et, magnétisé par le lyrisme d’Annie Le Brun, partir en quête éperdue de ce qui n’a pas de prix.

Blandine Rinkel

Ce qui n’a pas de prix, d’Annie Le Brun
Stock, 172 pages, 17

L’art éperdu Par Blandine Rinkel
Le Matricule des Anges n°194 , juin 2018.
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