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Intemporels Bad trip

juin 2018 | Le Matricule des Anges n°194 | par Didier Garcia

Le romancier Earl Thompson (1931-1978) raconte une enfance misérable dans les États-Unis de Roosevelt. Sans langue de bois.

Le lait de chèvre, introduit dans l’alimentation du nourrisson, aurait-il une incidence sur les obsessions sexuelles de l’adolescent qu’il deviendra ? De prime abord, ce genre d’explication peut paraître un brin loufoque, mais c’est bien ce que prétend John MacDeramid pour justifier la perversion précoce de son petit-fils Jacky, sans doute sevré trop tôt du lait maternel.
C’est presque ainsi que commence l’enfance de ce garçon né sous une mauvaise étoile quelque part dans le Kansas de la Grande Dépression, et rapidement orphelin de père (pas vraiment une grosse perte selon le grand-père, son gendre se situant selon lui « un cran en dessous de la merde de baleine »). Une enfance dont la première partie se déroule chez ses grands-parents, sa mère Wilma étant partie vadrouiller on ne sait où avec on ne sait trop qui. Lorsqu’elle réapparaît dans sa vie, après plusieurs mois d’absence, avec les plus jolies jambes du monde et en compagnie de Bill Wild, une sorte de bras cassé qui va lui tenir lieu de beau-père entre deux bitures et deux séjours en taule, il quitte enfin le Kansas (« un horizon plat, interrompu seulement par des toits et un arbre, par-ci, par-là » et un ciel bleu grouillant « de choses invisibles »). Direction le sud, qui incarne la promesse d’une vie meilleure : tour à tour Pascagoula, la « cité du soleil, des crevettes géantes et des enfoirés », Mobile et Pensacola.
On suit dès lors l’improbable trio (père alcoolique et violent, enfant obsédé sexuel, mère toujours prompte à écarter ses cuisses, y compris devant son fils) dans ses nombreux déménagements, ou pour le dire autrement dans ce qui s’apparente à une errance dans l’Amérique de Roosevelt (« un pourri de bon à rien à la cervelle de rat, un tocard de foie-blanc doublé d’un peigne-cul, bref un enfoiré de la pire espèce »).
Cela ne surprendra personne : pour Jacky, les jours d’école se font rares. C’est dans la rue qu’il apprend la vie. C’est elle qui lui présente son formidable catalogue de combines foireuses (vols, arnaques, mendicité, escroquerie), qu’il n’a ensuite qu’à tester, avec la bénédiction tacite de sa mère et les encouragements du beau-père. Dans la rue donc, et dans la chambre qu’il partage avec ses parents d’infortune, lesquels n’hésitent pas à prendre du bon temps en sa présence. Cela donne d’ailleurs lieu à des scènes plutôt révoltantes, notamment lorsque le beau-père encourage le gamin à participer à leurs ébats. Dans Un jardin de sable on est donc au plus loin de l’American way of life.
Lorsque les États-Unis font leur entrée dans la Seconde Guerre mondiale, autrement dit lorsque Roosevelt décrète la « guerre totale » au lendemain de Pearl Harbor, Jacky n’a encore que 10 ans et demi, mais son appétit sexuel est déjà celui d’un adulte. Un appétit qu’il laisse s’exprimer sur les seins et entre les cuisses de sa mère, qui devient, au fil des pages, une victime chaque jour un peu plus consentante.
Ce premier roman d’Earl Thompson, qui s’avère être en outre le premier volet d’une trilogie autobiographique, a quasiment tout pour déplaire : un langage très souvent grossier, de la violence à la fois physique et verbale (on trouvera même un perroquet répétant des obscénités : « Si tu valaniquer, valaniquer fort ! »), et des scènes incestueuses décrites comme s’il s’agissait de banales scènes érotiques. L’essentiel du roman a beau se passer en dessous de la ceinture (et quand il se hasarde au-dessus c’est pour s’attarder sur une paire de seins), il se boit comme du petit-lait. Pendant plus de 800 pages, on se régale. C’est que ce roman fourmille de personnages incroyables, comme ce nain surnommé « la mangouste », ou cette femme d’un mètre quatre-vingts pesant le quintal, avec des seins de 20 kg chacun. C’est aussi que l’empathie fonctionne ici à merveille : on a tellement envie que Jacky s’en sorte, lui qui est d’ailleurs un bad boy malgré lui convaincu que « ça va aller. Ça finit toujours par s’arranger », qu’on dévore le roman en espérant voir se dessiner une embellie durable. Mais même s’ils gardent toujours l’espoir de vivre un jour « comme des gens normaux », cela ne suffit pas : où qu’ils aillent traîner leur carcasse, c’est invariablement la même déveine qui les attend. Pire encore : c’est précisément lorsque la situation paraît enfin vouloir s’améliorer que la famille replonge encore plus bas, bien aidée dans sa chute par les trop nombreuses inconséquences de Bill. Comme si, pour ces laissés-pour-compte du grand rêve américain, il n’y avait pas d’issue heureuse.

Didier Garcia

Un jardin de sable, de Earl Thompson
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean-Charles Khalifa, Monsieur Toussaint Louverture, 832 pages, 24,50

Bad trip Par Didier Garcia
Le Matricule des Anges n°194 , juin 2018.
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