La lettre de diffusion

Votre panier

Le panier est vide.

Nous contacter

Le Matricule des Anges
BP 20225, 34004 Montpellier cedex 1
tel 04 67 92 29 33 / fax 09 55 23 29 39
lmda@lmda.net

Connectez-vous avec les anges

Vous n'êtes actuellement pas identifié. Pour pouvoir commander un numéro, un abonnement ou bien profiter, en tant qu'abonné, des archives en ligne, vous devez vous connecter avec votre compte.

Retrouver un compte

Vous avez un compte mais vous ne souvenez plus du mot de passe ? Vous êtes abonné-e mais vous vous connectez pour la première fois ? Vous avez déjà créé un compte, peut-être, vous ne savez plus trop ?

Créer un nouveau compte

Vous inscrire sur ce site Identifiants personnels

Indiquez ici votre nom et votre adresse email. Votre identifiant personnel vous parviendra rapidement, par courrier électronique.

Informations personnelles

Pas encore de compte?
Soyez un ange, abonnez-vous!

Vous ne savez pas comment vous connecter?

Domaine français Choses vues

juillet 2018 | Le Matricule des Anges n°195 | par Thierry Guichard

En deux livres qui interrogent la politique et la littérature, Nathalie Quintane bâtit un art poétique joyeusement bordélique. Et doublement iconoclaste. Un peu d’air frais.

Un œil en moins

Ultra-Proust : Une lecture de Proust, Baudelaire, Nerval

On y entre comme dans un moulin, conduits là par une phrase qui ne se dépare pas de celles du quotidien. Rien d’ostensiblement littéraire, pas de fronton monumental, on commence à lire : « Nous apportons des dessins de presse imprimés en noir et blanc sur des pages A4 représentant des hommes politiques du moment : Emmanuel Macron, Emmanuel Valls, François Hollande, Monsieur Gattaz » et voilà, nous sommes entrés dans ce grand moulin de quatre cents pages où vont se moudre les idées nées au mitan des Nuits debout, les instants saisis au plus près d’une année à manifester ici, à se révolter là, à tenter d’entériner une autre manière de dire non à la domination, à saisir jusque dans la porosité des chapitres les signes tangibles que quelque chose s’est bien passé. Mais, à la manière dont elle usa pour Tomates (P.O.L, 2010), Nathalie Quintane ne trie pas les grains nobles (la pensée politique) de l’ivraie (ce qui rapproche du quotidien et éloigne de l’historique). Tout se mêle et s’emmêle, comme en ces commissions mises en place lors des Nuits debout : « Ce sont des commissions thématiques, et bien évidemment le mot (le thème) avance le fauteuil sur lequel asseoir la conversation. Mais les conversations restent errantes, car sans le désir ni l’idée de les dire errantes. »
Pour saisir sans figer, Nathalie Quintane emprunte parfois les outils des objectivistes à l’instar d’un Charles Reznikoff : le regard ne porte pas de jugement préalable, il donne à ressentir l’expérience du moment plus qu’à l’expliciter. Face à une langue tenue en laisse, il s’agit tout autant de libérer les mots que le temps et l’espace où ils apparaissent : « La parole politique n’est pas pauvre en soi, elle n’est pas bête ni désespérante en soi. Elle est pauvre, bête, désespérante et elle flotte, parce qu’elle a été dépouillée de tout ce qui ne vise pas à la communication et à ses rectifications au cas par cas. »
Toutefois, la romancière interroge la littérature et plus particulièrement la poésie, dans le geste que celle-ci peut porter ou non. Elle n’hésite pas à déployer un rire grinçant et joyeusement irrévérencieux quand bien même elle parle du tragique le plus nu (celui qu’affrontent les réfugiés : « C’est sûr que tant qu’on ne voit pas des morceaux d’Érythréens devant notre porte, notre capacité imaginative ne va pas jusqu’à visualiser la réalité du pays – déjà qu’on n’est pas capable de voir la dinguerie du nôtre qu’on a sous nos yeux »), elle décrypte le système des nasses mis en place par les forces de l’ordre (séparer un groupe de manifestants du reste du cortège et matraquer), sort une carte griffonnée de la Place de la République occupée, et vide toute la boîte à outils littéraires sans se soucier d’homogénéiser le tout. On trouve quand même qu’elle exagère, que c’est un peu le bordel. Et puis on lit dans Ultra-Proust, très pertinent essai publié à La Fabrique, à propos de Nerval et de ses Filles du feu : « la prose des Filles du feu est chimérique, elle-même composite et plus disparate encore que les poèmes. Les Filles du feu, c’est le désordre. » Avant, dans le texte qui ouvre l’essai, à propos de Proust, Quintane définit « le travail du texte, qui consiste en littérature à mettre en relation ce que nous percevons et concevons le plus souvent comme séparé, et que c’est même ce tissage constant des codes, qui renvoient sans cesse les uns aux autres en se contestant, dès lors en s’auto-contestant, qui valide (…) le fait que La Recherche, soit un ouvrage de gauche, selon Roland Barthes lui-même ». Les deux livres poursuivent une même conversation sur la littérature, la politique, certes dans des tonalités différentes mais avec cette même ouverture au monde, au rire, au joyeux bordel. Le désordre, comme art littéraire, a au moins le mérite d’aiguillonner nos esprits. Et nous inciter à voir ce qu’on peut aller faire dans le réel.

T. G.

Nathalie Quintane
Un œil en moins, P.O.L, 397 pages, 20
et
Ultra-Proust,
La Fabrique, 182 pages, 12

Choses vues Par Thierry Guichard
Le Matricule des Anges n°195 , juillet 2018.
LMDA papier n°195
6.50 €
LMDA PDF n°195
4.00 €