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Poésie Fécondité de l’écart

juillet 2018 | Le Matricule des Anges n°195 | par Richard Blin

la poésie de Carole Darricarrère, en passant par la Chine, a gagné en plasticité. Visuelle, elle se déploie à base de contrastes et de décalages.

Fruit de sept années d’arpentage intuitif de la ville de Pékin dans les années qui ont précédé les Jeux olympiques de 2008, Beijing Blues est la résultante d’une démarche consistant à développer « des parallèles sensitives d’écriture », les mots et la photographie – qui prolonge l’alphabet « au-delà de la vingt-sixième lettre » – forment un couple. D’où un livre où texte poétique et suite d’images développent une relation faite de contiguïtés troublantes, d’accointance et de contraste, d’articulations mentales et d’identités secrètes déclinant, kaléidoscopiquement, les multiples facettes d’une réalité qui se fait signifiante en son point d’interface avec le « Je » qui l’éprouve.
L’époque qu’évoque Carole Darricarrère – née en 1959 en Afrique où elle a grandi, et dont l’œuvre oscille entre différents vortex d’écriture embrassant la littérature, la photographie ou la création radiophonique – est celle où la Chine a entamé un vaste programme de rénovation de sa capitale, Beijing. Des zones entières d’habitat traditionnel sont détruites entraînant la disparition de tout un passé – coutumes, architecture, mode de vie, petits métiers… Dans cette ville où « Naguère et demain / progressent au coude à coude », où s’entrevoient « les morsures prométhéennes de la modernité », le « Je » est renvoyé à son propre reflet, « à son altérité ». Il vit « dans la conscience flottante du changement et de la précarité », « n’appartenant nulle part et nulle part n’étant reconnu ». Comme étranger à lui-même, « corps de solitude » que traversent « les éclats ésotériques du monde », le « Je », pris entre le besoin de se recentrer sur le noyau dur de son être et le désir d’être partie prenante de la situation dans laquelle il se trouve immergé, va se laisser porter par le rythme, les formes et les couleurs de ce qui l’entoure, le happe et l’emporte dans la spirale d’un voyage intérieur fait de chevauchements de l’imagination, de la perception et de la mémoire.
C’est cette expérience du dénuement, ces effets de l’écart, qui fondent l’écriture de Beijing Blues. L’écart, qui fait sortir du balisé, ouvre une distance, crée de l’entre-deux et met en tension ce qu’il a séparé. Ce champ tensionnel, ce jeu d’énergies, ce réseau d’implications, les textes et les images de ce long poème qu’est Beijing Blues, le donnent à ressentir. Sans raidissement ni évitement, par une mise en vacance de l’initiative et de la volonté, le « Je » se met en phase avec chacune des situations où il se trouve impliqué. « Tel un poisson dans un bocal / je virevolte entre les propositions / me fonds dans la foule / me glisse dans l’haleine du vent. » Souplesse, fluidité, le « Je » se laisse saisir par ce qui est ambiant, par le prégnant, l’évanescent, et ce qui s’en dégage. « Offrir ses récepteurs aux courants qui passent. » C’est ainsi que Carole Darricarrère capte les choses comme elles viennent, les accompagne dans leur modulation temporelle, leur dynamique plastique, leurs mouvements vibratoires ou leur aura. Sans quitter le sensible ni renoncer à la phénoménalité des dites choses, elle remet de la circulation dans l’espace-temps, les ouvre à l’histoire collective et individuelle. « J’essaie de regagner ce ciel intérieur / déchemisé et plein d’éclipses / le lieu où je en l’autre / faisant fi de sa marque / n’est plus qu’un simple figurant. »
Cette saisie poétique par décalage et dérangement, pas de côté « dans les plis et les interstices », appariement et corrélation, suscite de l’interaction, génère des intensités d’où se dégagent de l’infini, de l’insondable. « Un bon texte est un texte qui vous échappe. » Comme si ce que le poème – texte et images – fait tenir ensemble, tous ces signifiants qui s’entendent entre eux, se découvrent en connivence – « J’ai tout écrit à l’oreille interne » – n’avait d’autre fonction que de conduire au-delà de lui-même, d’être l’un des éléments quasi alchimiques de cette « œuvre au bleu » qui est traversée des apparences, élaboration d’un royaume poétique personnel. « L’écriture est l’ombre portée du monde passée au tamis de l’être. » Souvenons-nous que La Tentation du bleu était déjà le titre du premier livre de Carole Darricarrère (Farrago, 1999). Depuis l’écriture s’est contractée, condensée, mais le bleu continue de la nourrir de son sens du mystère. « Bleu est une longueur d’onde / un mode de disparition », « Bleu ne dit jamais ni oui ni non. » Il est le nom donné à cette forme d’accointance élémentaire avec la vie, la consistance des choses et la force d’énigme et d’invention qui donne vie au poème.

Richard Blin

Beijing Blues, textes et photographies
de Carole Darricarrère, éditions du Petit Véhicule, 86 pages, 30

Fécondité de l’écart Par Richard Blin
Le Matricule des Anges n°195 , juillet 2018.
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