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Domaine français Leçon de vie

octobre 2018 | Le Matricule des Anges n°197 | par Emmanuelle Rodrigues

Dans une chronique où se consigne le temps du deuil, Jean-Michel Espitallier évoque sa compagne. Portrait tout en beauté dédié à son courage.

Il n’est plus inhabituel qu’un écrivain, traversant l’épreuve de la disparition d’un proche en fasse le sujet d’un livre. C’est ce que le poète Jean-Michel Espitallier ne manque pas de faire, à l’instar du Journal de deuil de Roland Barthes qui est ici cité. Simone de Beauvoir ou encore Annie Ernaux ont raconté, elles aussi, maladie et décès de leur mère. C’est donc par le récit de l’expérience telle qu’elle fut vécue que s’opère une mise à distance, et peut-être, une déprise. Mais l’écrivain peut aussi s’exercer à saisir hic et nunc les instants de vie, qui créent une ligne de partage entre ce que l’écriture parvient encore à soulever de souvenirs, de rêves et d’espoir, et ce à quoi la mort met un point final.
Jean-Michel Espitallier relate ainsi la première année de deuil qui a suivi le décès de sa compagne, Marina, et la terrible absence, contre laquelle il aura voulu lutter à sa manière. Il prend donc note de ce qu’il ressent comme intolérable, cela même qu’il lui incombe pourtant peu à peu d’accepter. Les étapes de la maladie et du deuil, observables, formulables, remarquables, aussi banales et quotidiennes soient-elles, deviennent matière à écriture, car cette matérialité charriée au fil des jours constitue la possibilité de se repérer encore malgré le trouble de cette épreuve écrasante. Ce qu’elle trahit de douloureux est à prendre donc comme signe de vie. Déclarée depuis cinq ans, la maladie de Marina s’impose à nouveau dans l’existence du couple jusqu’à occuper tout le terrain. C’est ce temps-là, à la fois précis et indéterminé, dont l’écrivain veut rendre compte, ainsi que des tempos et des rythmes que la maladie dicte selon qu’elle progresse, moments parfois de soulagement et d’apaisement, et d’autres d’angoisse et de tension. Les lieux emblématiques convoqués tout au long de ce parcours, qu’il s’agisse de l’appartement parisien du XIe arrondissement, ou de la chambre de l’hôpital Saint-Louis, se vident de toute présence, ou au contraire se raniment. L’auteur tente de saisir ce qui échappe justement, il veille auprès de la femme aimée, jusqu’à l’approche inéluctable de la mort : « J’assiste impuissant à ton agonie. Pour la première fois de notre vie, je suis le témoin inactif, impuissant, inopérant, inutile de ta souffrance. Je suis rejeté ou je te rejette. Qui de nous deux est vraiment ici ? Qui est ailleurs ? »
Le lien qui a uni indéfectiblement le couple des années durant, est ici évoqué avec douceur et inquiétude, selon une ultime tentative de retenir le souvenir de Marina. L’écrivain ne renonce pas à expliciter la douleur, la souffrance, l’absence, expériences partageables, et pas moins, à user du pouvoir de dire pour conjurer ce que cette première année de deuil et les jours qui l’auront précédée, auront eu de mortifère. Car comment contrer le désarroi et l’abattement, si ce n’est justement grâce à cette pulsion de vie qui le pousse à noter pensées, émotions, souvenirs ? Appuyée par une écriture au scalpel, l’extrême lucidité à l’œuvre tout au long de ces pages permet à l’auteur d’ausculter au plus près la cruauté du réel. Rien ne peut faire taire non plus l’amant, le compagnon, le père, et c’est là la partie du livre qui prend l’aspect d’une parole pour soi seul, ou peut-être est-ce une prière, dont le témoin se trouve être aussi le lecteur, alors introduit dans un sanctuaire intime. La nécessité d’écrire dans l’instant cela même qui est vécu, c’est aussi celle de pouvoir convoquer, ou du moins de ne laisser ni s’effacer ni se perdre tout à fait le souvenir. Car, il y a ici un fort désir de préserver et de protéger ce qui fut éprouvé. En cela même, ce journal transforme l’expérience dont il témoigne, en une lettre d’amour : « J’ai toujours été pour toi celui qui résolvait tous les problèmes. Tu disais que j’étais un peu magicien. La protection dont je t’entourais me protégeait. Or la magie m’a quitté puisque cette fois-ci, qui était la seule fois où je ne devais pas rater mon tour, j’ai failli. Je n’eus plus les cartes en main. Et je t’ai abandonnée à ton sort dans mon impuissance. »
La Première Année questionne notre foncière précarité, et notre façon d’appréhender ce que l’auteur appelle « l’inaltérable question du temps », et « parce que » souligne-t-il, « le temps, qui est la grande affaire de la vie, est aussi celle de la perte, de la mort et du deuil ».

Emmanuelle Rodrigues

La Première Année, de Jean-Michel Espitallier
Inculte, 160 pages, 17,90

Leçon de vie Par Emmanuelle Rodrigues
Le Matricule des Anges n°197 , octobre 2018.
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