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Poésie Vivant sur le noir étoilé

octobre 2018 | Le Matricule des Anges n°197 | par Emmanuel Laugier

À cheval sur le temps, Funestes roses de ma tête parie sur la résurrection d’une œuvre audacieuse, à l’ironie aussi douce que cinglante.

Les Funestes roses de ma tête

Il y a, dans les siècles, des destins d’hommes invisibles. On ne les a pas vus passer l’épreuve, écrire des livres, chercher la voie, le courage, toute la poutre du temps noir étant versé sur leur nuque… comme une croix. Jean-Michel Frank fut de ceux-là (il meurt à 66 ans en 1988), des discrets, dont les réseaux répertorient la vie d’une seule ligne y ajoutant quelques références livresques. François Boddaert, l’éditeur d’Obsidiane, publia trois d’entre-eux (de 1983-1989) dans la collection « Les solitudes » sur les neuf parus. Jean Paulhan lui fit place chez Gallimard le premier, en 1960, avec le Journal d’un autre, puis la maison le suivit jusqu’à Dernier dernier nuage (1985). Funestes roses de ma tête rassemble en une anthologie Musique raison ardente, Changer d’orient ainsi que l’ultime opus A vos marques (1989) au titre si prémonitoire. On pourrait attribuer à cet homme le propos de Franck Venaille sur Pierre Morhange : « toute sa poésie trouve sa raison d’être et sa finalité dans ce qu’il faut bien nommer un désespoir farouche, une très profonde pensée pessimiste structurée. On prend sur soi d’affronter seul la vie multiple, la vie ricanante d’horreurs diverses, la vie unique ». Ce que Venaille appelle une pensée pessimiste structurée pourrait aller comme un gant à Frank, dont toute l’œuvre aura consisté à chercher avec hardiesse, dans une foi elle aussi structurée, la joie promise. Ces roses autour de sa tête aux épines cruelles ne furent pas pour lui l’expression du pathos de la souffrance, de la torture, mais, comme l’écrit si justement Boddaert, « l’épreuve qui mène à la renaissance, au sauvetage de soi ». Elle requalifiera l’existence au sein de « son double christique », le conduisant à être « enchâssé dans l’Univers » (Rilke). Le Christ au matin (1981) sera le versant évident de cette ardeur, par laquelle il parie pour une vie confiante en son espoir, émancipée de son poids écrasant. Il inclut même à celle-ci, malgré tout ce qui fracasse le monde et les choses, une sorte de paganisme aux rêveries divagantes (notamment dans Changer d’orient et A vos marques). De la foi à l’emblème réinventé de la rose, qui traverse ses livres, c’est au jardin de Margicourt qu’iront plus tard ses poèmes, comme si dans cet ordonnancement de calme naturel, impassible et changeant, il y eut pour lui dessiné tout l’Eden de la vie future : « C’est un banc d’ombre où chantent les sources noires/Sous de grands fûts de Louisiane/Au duvet si long/Qu’ils refroidissent l’aurore  ».
Aussi ne peut-on qu’être arrêté et conquis par ces vers aux images densifiées de grâce, voire surpris par l’élégance du choix rare d’un mot, par un geste saisi, un souvenir revenu inconséquemment se loger dans un paysage étranger, dont, ultime vers de « Au courrier », ce « Je retrouvai la pluie telle une ventouse et le poëlon de mars dans la sauteuse de l’été ». Tout cela fait l’audace poétique de Frank que tôt, Yves Bonnefoy, Lorand Gaspar ou encore Jean Grosjean reconnurent. Écoutons-la se dire : s’il questionne quelle « fumée blanche/le jour où finira/Le manque historique/De Jésus », c’est pour être avec « Les os sensibles des lavandières  » et attendre « comme Siméon/A demi consumé/Par six décades et ma vie  ».
Chaque poème, malgré son titre, n’illustre en rien une doctrine (de la faute, des orphelins, de Jean, des Prophètes), mais ouvre une brèche dans la nasse de mots passionnés : ici « ma tête est une ruche de tourmente » et de « l’aube maintenant je mords la nuit  ». Asmodée, démon de la colère, veille « avec du sang sur l’empenne et les gouttes larges de l’écriture  ». La conduction des laisses de Frank heurte autant qu’elle ouvre et œuvre au sein du poème à des blasons énigmatiques. Leur hermétisme crée ainsi des concaténations vivifiantes, comme ce « Dieu jeune en négatif  ». On y entend les « Manécanteries du ciel  » chanter l’azur, et sous la rançon de celui-ci Judas « l’Iscariote sous sa perruque  » guette : « Je sais que trois sous de chanvre/Font une corde/Les coquins ont la partie de velours/Et vous le crin  ». Car jamais il ne faut se raconter d’histoire.

Emmanuel Laugier

Funestes roses de ma tête, de Jean-Michel Frank
Préfaces de François Boddaert et Philippe Jaccottet
Obsidiane, « Les solitudes », 144 pages, 16

Vivant sur le noir étoilé Par Emmanuel Laugier
Le Matricule des Anges n°197 , octobre 2018.
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