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Domaine étranger Visages d’un pays

novembre 2018 | Le Matricule des Anges n°198 | par Thierry Guinhut

De métamorphose en métamorphose, Sheppard Lee parcourt avec satire la marelle de la société américaine du XIXe siècle.

Sheppard Lee écrit par lui-même

Il paraît incroyable que les historiens de la littérature américaine aient manqué de clairvoyance devant un étonnant romancier, contemporain d’Edgar Allan Poe, qui d’ailleurs l’admirait : Robert Montgomery Bird. Né pour une courte vie, entre 1806 et 1854, il n’en écrivit pas moins d’une demi-douzaine de romans, dont ce Sheppard Lee écrit par lui-même, qui est « en mesure d’instruire l’ignorant et l’ingénu ».
Dans la tradition des Métamorphoses d’Ovide et bien avant celle de Kafka, Sheppard Lee change de corps et de vies. Ces réincarnations le comblent rarement, le malmènent souvent. Paresseux, pas très malin, bien que riche héritier, il se retrouve pauvre comme Job. Toutes ses entreprises, y compris politiques, tournent au fiasco : « car les preuves sont aussi peu estimées en politique que les raisonnements logiques ». Au cours d’une rocambolesque et superstitieuse quête d’un prétendu trésor, sa pioche le frappe violemment. Auprès de son propre cadavre, il s’empare du corps de « Messire Higginson », aussi riche que satisfait de soi. La joie est de courte durée, lorsqu’il est accusé d’avoir assassiné Sheppard Lee, autrement dit lui-même ! Il croit retrouver la sérénité quand il est soudain accablé par la maladie et veillé par sa « mégère », insupportable au point qu’il pense se suicider. Le voilà contraint de méditer sur la condition humaine : « La pauvreté est-elle pire que la goutte ? L’endettement aussi pénible qu’une épouse querelleuse ? »
Sa seconde mort lui permet une nouvelle métempsychose : « Ce qui était sûr, c’est que dans les deux cas je n’étais absolument pour rien dans mes métamorphoses, outre que j’en avais bêtement formulé le souhait  ». Tour à tour il devient un « pauvre dandy vivant à crédit  », libertin vaniteux chassant la dot, puis un avare usurier, un riche planteur, un bourgeois aisé, un quaker philanthrope, mais aussi Tom, un esclave noir révolté (ce qui est alors fort novateur), quoique satisfait de son sort comme jamais, voire « une momie ». « Fier comme Lucifer » ou malheureux comme les pierres, il ballotte d’un état à un autre, d’une classe sociale à une autre. Et, même si, à notre grand regret, car nous aurions été curieux de voir ce que nous aurait réservé le romancier, il ne se change jamais en femme, c’est un tableau de société, et de ses tares, qui se dévoile, sous le couvert d’une bourgade rurale du New Jersey et de Philadelphie.
Écrites avec un humour burlesque et une sévère autodérision, les aventures de Sheppard Lee procurent une lecture délicieusement divertissante et une satire sociale d’une belle efficacité. Au cours d’un enchaînement de péripéties jamais redondantes, se devinent bien des morales, en particulier le fameux adage : l’argent ne fait pas le bonheur… La déréliction, l’impéritie et l’égoïsme de cet antihéros renvoient à une sagesse en creux à laquelle parvenir. Elle est souvent implicite, parfois explicite : « le contentement est le secret de tout plaisir », « j’ai appris à être reconnaissant envers la Providence de m’avoir réservé un sort laborieux ».
Récit picaresque ou conte philosophique ? Récit fantastique, voire gothique et morbide, ou roman de mœurs ? Tout à la fois, avec une énergie narrative entraînante. Publiée en 1836, cette Comédie humaine, plus concise que celle de Balzac, pose de singuliers problèmes d’identité. Qui avons-nous eu la chance ou la malchance d’être, sommes-nous toujours le même, l’esprit n’est-il que la résultante du corps, jusqu’où avons-nous la capacité d’entrer dans la peau d’autrui, de vivre sa vie, de le comprendre ? En fait, mieux que tout pouvoir magique, ce sont les pouvoirs de métempsychose de la littérature qui sont ici à préférer : « je ne pouvais plus me conjuguer au singulier  »

Thierry Guinhut

Sheppard Lee écrit par lui-même,
de Robert Montgomery Bird
Traduit de l’anglais (États-Unis) par
Antoine Traisnel, Points, 478 p., 10,60

Visages d’un pays Par Thierry Guinhut
Le Matricule des Anges n°198 , novembre 2018.
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