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Traduction Olivier Bosseau

novembre 2018 | Le Matricule des Anges n°198

Botafogo d’Aluísio Azevedo

Le millénaire vient de commencer en fanfare. Je flâne dans une grande librairie parisienne. Mon cœur bat la chamade à la vue d’Umberto Eco. Je demande confirmation à mon amie. Oui, c’est bien lui. Ses yeux sont même rivés sur l’étagère qui lui est consacrée. Culotté, le sourire en coin, je m’approche pour lui recommander les ouvrages de ce M. Eco et nous commençons une conversation sur Borges et sa traduction de Kafka (que j’avais dans la poche). « Traduire un classique est une gageure et une nécessité, le retraduire en est une autre » me dit-il durant ce long échange au cours duquel il m’avoua par exemple préférer lire Dante dans une traduction brésilienne. Nous bifurquons vers la littérature brésilienne, et notamment O Cortiço d’Aluísio Azevedo paru en 1890. Je savais que le texte existait en français, alors quand H&O me proposa, plus de dix ans après, de commencer une collection de chefs-d’œuvre inconnus, je partis me procurer cette traduction de 1955 d’Henry Gunet pour le Club Bibliophile de France. Le bel ouvrage au nom exotique – « Botafogo » est le nom d’un quartier aujourd’hui riche de Rio où se passe l’action du roman – me tombe des mains : les passages les plus subversifs y sont tout simplement absents ! La note bibliographique précise que « le bon goût nous interdisait de publier » certains passages de l’ouvrage. Me voilà donc lancé dans cette aventure afin de restaurer l’intégralité de l’œuvre, si ce n’est son intégrité. En effet, cette collection des années 1950 est à destination de « l’honnête homme » souhaitant recevoir « une culture générale, sans doute plus large que profonde » pour reprendre l’expression de Pagnol. Ce lecteur ne doit être ni choqué ni décontenancé, et c’est ainsi que disparaissent les ébats forcés entre une marraine et sa filleule, suivis de la découverte solitaire de la sexualité par cette même filleule, c’est ainsi que le « vinho verde » devient « vin blanc » ou que de façon générale, la faune, la flore et tout ce qui est proprement brésilien sont ramenés à des éléments identifiables pour un bourgeois européen du XXe siècle. (Ajoutons un nombre considérable de contresens qui à eux seuls justifiaient la reprise entière du texte.)
Commençons par le titre de l’ouvrage, O Cortiço. Comme l’explique l’une des rares notes de la première édition française, ce terme peut se traduire par « cité » ou « courée : maisonnettes disposées en quadrilatères autour d’une cour centrale ». La traduction par Botafogo intrigue le lecteur et l’éveil de cette curiosité est sans doute plus intéressant que Le Cortiço (à la manière du titre italien Il Cortiço de 2008, alors que la traduction américaine a insisté sur le côté misérable et miséreux avec The Slum paru en 2000). Ce roman est selon moi la meilleure introduction à la culture brésilienne. Bien évidemment, le style est fortement influencé par les théories de Zola mais l’histoire se prête parfaitement au traitement naturaliste : l’ascension sociale de cet émigré portugais au centre d’une cité ouvrière carioca, creuset du peuple brésilien, nous présente quasi toutes les facettes de la culture de ce pays-continent. Le soleil omniprésent et toutes les manifestations de sa chaleur – la présence d’une dizaine de mots différents donne une idée de son importance – explique ce rapport singulier à la nudité, à la sensualité, à la sexualité. Tous ces ouvriers que le racisme européen hiérarchise, sont des mestiços (père blanc et mère noire ou père noir et mère blanche), cafuzos (noir et amérindienne, amérindien et noire), mamelucos (amérindien et blanche, blanc et amérindienne) ou crioulo (un Noir né au Brésil, alors que le « créole » en français est un Blanc). Les Amérindiens ne travaillaient pas d’ordinaire dans ces cités, mais on y rencontrera le personnage de Paula, « la Sorcière », une cabocle (le caboclo est le fils d’un Blanc et d’un Amérindien et plus généralement un métis indien) au destin tristement symbolique. Plutôt que de masquer ces différences sous un « métis », j’ai préféré garder les différentes dénominations et restituer le racisme de certains termes. La « négresse » des années 1950 devient « la Noire », et l’insulte de « maricaude » devient « négresse ». Cette cité est baignée de musique, de danse (le samba, je restitue le masculin originel) ; il y règne le sens de la fête où les plats régionaux accompagnent le parati (l’eau-de-vie de canne, ainsi appelée car elle est originellement élaborée dans le district de Rio, Paraty – on parle aujourd’hui de « cachaça »). Et tout cela se heurte et s’enchaîne à une profonde conscience des injustices sociales dans une atmosphère empreinte de violence (on y trouve la première description littéraire de la capoeira), de religiosité et de machisme latino-américain (fait de phallocratie, d’homophobie et de militarisme). Toute cette effervescence se retrouve dans le style d’Azevedo qui n’hésite pas à intégrer des points d’exclamation suivis de points de suspension au milieu des dialogues ou à intégrer des monologues intérieurs qui sont étrangement à la troisième personne.
Lecteur de la plupart des traductions françaises d’ouvrages littéraires lusophones, j’ai fait ici le choix de garder les termes essentiels à la culture brésilienne, ce qui peut demander un certain effort au lecteur qui trouvera en bas de page une note explicative – offrant même la prononciation de certains mots. Tout mon travail n’a été motivé ni par la cuistrerie ni par la pédagogie, mais par le souci d’immerger au mieux le lecteur dans ce classique que tout lycéen brésilien est amené à rencontrer dans ses études.
Au-delà de l’aspect ethnographique, Botafogo est une œuvre profonde, qui sonde la condition humaine, ébranle les fondements de la morale, des conventions sociales, des idéologies. Paru deux ans après l’abolition de l’esclavage, ce roman appelle non pas à la liberté, mais à la libération, un processus toujours imparfait, toujours interrompu, mais toujours salutaire. Cette retraduction, également, se veut libératrice, libératrice d’un texte qui a été soumis aux contraintes d’une époque finalement plus conservatrice que ce Brésil de la fin du XIXe siècle.

* Botafogo vient de paraître aux éditions H&O (320 p., 21 )

Olivier Bosseau
Le Matricule des Anges n°198 , novembre 2018.
LMDA papier n°198
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