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Domaine étranger Tango californien

novembre 2018 | Le Matricule des Anges n°198 | par Camille Cloarec

Eve Babitz, égérie de la scène artistique de la côte Ouest des années 60-70, se raconte dans un roman. Décapant.

Conseils à l’attention des jeunes demoiselles avides de prendre du bon temps » : tel est le sous-titre ironiquement moralisateur de Sex & rage. Écrit en 1979, en pleine fureur hollywoodienne au cœur de laquelle bouillonnaient les excès en tout genre, les succès cinématographiques à neuf chiffres et les accents frénétiques du rock’n’roll, ce roman très autobiographique rappelle le génie littéraire de ses contemporaines Lucia Berlin et Penelope Ruth Mortimer. À l’image de celles-ci, Eve Babitz a été une femme éminemment talentueuse et alcoolique, qui s’est dissoute dans un environnement masculin hostile et médiocre (cf. Jours tranquilles , brèves rencontres, 2015). Son héroïne, Jacaranda Leven, est née à Santa Monica, où elle peint des planches de surf. « Elle croyait véritablement que les grandes religions du monde avaient vu le jour à une époque où personne n’avait encore grandi près de l’océan. C’est en lui qu’elle croyait. » Jusqu’à sa rencontre fatale avec Max, milliardaire homosexuel impénétrable, sa jeunesse se nourrissait de plages et de soleil californiens, dans le bonheur le plus paisible.
Avec Max, c’est un tout autre univers que Jacaranda pénètre. Un monde fait de paillettes aveuglantes, d’éclats de rire simulés, de rencontres inouïes, où le sens des réalités est aspiré bien vite par le luxe des mets raffinés et des tenues opulentes. Les soirées anthologiques se succèdent à un rythme effréné. « La bande-son était noire et sexy, les invités étaient blancs et asexués, ce qui était très à la mode », résume la narratrice, qui se sent parfois de trop parmi ces généreux extravagants. Mais elle demeure dans leur sillage, fascinée, comme possédée par leur faste, leur splendeur et leur superficialité. Avant qu’elle ne se réveille un beau matin de manière brutale, prenant conscience de son sérieux problème de boisson, de son vieillissement précoce et de ses nouvelles amitiés en toc, et qu’elle ne prenne large.
Jacaranda se lance enfin, en parallèle du surf, dans l’écriture. Elle publie quelques articles, tout en préparant un livre sur ce qu’elle a vu ces dernières années, brassant la débauche, les stars, les hôtels dix étoiles. Son passé la poursuit : elle « imaginait les “chers amis” vivant sur une barge opulente, à la dérive, où de grands éventails en roue de paon caressaient l’air chaud de la rivière et où le temps passait différemment qu’ailleurs », rêvant aux expressions faussement familières de Max, aux potentielles overdoses et à l’avenir manqué. Dans son imagination, ces connaissances fortunées deviennent des crocodiles, et la font boire encore davantage. Grâce à l’obstination de son agente, la très célèbre Janet Wilson, la prestigieuse maison d’édition Dobson & Dalloway accepte son manuscrit. Voilà Jacaranda propulsée dans le monde littéraire, sans toutefois être parvenue à oublier le monde mondain de jadis.
Les situations comiques rehaussent le désespoir interne de la narratrice, pour qui se rendre à New York équivaut à un suicide. Car « en Californie, la Vérité Vraie manque en général de distinction et ne présente presque jamais l’ampleur panoramique qu’elle peut offrir à Moscou, Londres ou New York », ce qui fait de cette dernière une ville éminemment dangereuse. Jacaranda y arrête de boire, rencontre son éditeur, et se sent contre toute attente, quoiqu’angoissée, un peu mieux. Elle prend conscience de l’ampleur de ce que Proust avant elle avait réalisé : « Tant de choses, déjà, lui avaient échappé. Et celles qu’elle n’avait pas laissées filer de son propre chef, elle s’était donné du mal pour les améliorer ». Son extrême instabilité, qui la fait basculer tantôt dans la désespérance, tantôt dans la jovialité, rend sa drôlerie presque tragique, et ses déboires presque enviables, puisque ses propres échecs intimes constituent la matière même de sa réussite littéraire. Chaque livre d’Eve Babitz – comme ceux de Berlin et de Mortimer – est au fond une erreur volontaire, un pépin assumé, un tango bien particulier « qui ne se prête à rien sinon sexe et fureur. Le tango est une étreinte populaire chez les noceurs qui ne regrettent rien. »

Camille Cloarec

Sex & rage, d’Eve Babitz
Traduit de l’américain par Jakuta
Alikavazovic, Seuil, 240 pages, 20

Tango californien Par Camille Cloarec
Le Matricule des Anges n°198 , novembre 2018.
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