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Égarés, oubliés L’effet papillon

novembre 2018 | Le Matricule des Anges n°198 | par Éric Dussert

Dessinatrice et coureuse de chemins de montagne, Andrée Martignon a su donner de la marche, et des Pyrénées en particulier, une peinture délicieuse.

Le marcheur a toujours eu quelque chose à apprendre au statique. Et le lecteur de vieux bouquins au libraire du moment. Ainsi, celui qui chine aura peut-être eu la chance de découvrir un jour la collection « Les livres de nature » des éditions Stock, Delamain et Boutelleau, qui existait un demi-siècle avant l’invention du nature writing à l’américaine. Fondatrice, cette collection était dirigée par l’ornithologue Jacques Delamain (1874-1953), qui avait racheté la maison Stock avec son beau-frère l’écrivain Jacques Chardonne et son frère Maurice Delamain. Après la génération des fondateurs de l’exploration et de la vulgarisation livresque (Flammarion, Reclus, etc.), « Les livres de nature » représentaient un véritable renouveau littéraire pour ce type de thématique. C’était sans précédent. Imprimés sur un beau papier épais, près de 80 livres ont paru entre 1928 et 1955 et sont souvent restés mémorables : les livres d’Hudson sur la Patagonie, de Samivel l’Amateur d’abîmes alpins, Jean de Bosschère et ses Paons, Marie Gevers et son Herbier légendaire, sans oublier Mon petit jardin de banlieue de Beverley Nichols et, last but not least, la merveille de Karel Čapek : l’Année du jardinier. Avec cette collection, comme l’écrit justement Jules Sageret, c’est un monde agrandi qui nous est donné à voir et Andrée Martignon n’y est pas pour rien.
Fille du célèbre Léandre Czerniewski, réfugié polonais devenu professeur de musique, elle va faire de la marche, et de la marche en montagne une sorte de vecteur de son existence et de sujet de ses livres Un promeneur à pied et Montagne. Depuis Rousseau, célébré dans le rythme même de sa marche par Céline Minard (R., Comp’act), elle a envoûté des écrivains fameux, comme Georges Navel, Nicolas Bouvier, Slavomir Rawicz ou, plus récemment, Paolo Cognetti. Américains et Sibériens ont également souscrit à ce culte assurément méta-physique qui permet à l’univers de se glisser entre les pas.
Andrée Martignon, née le 1er novembre 1888 à Pau, avait deux mentors. Son père d’abord qui l’initia aux joies de la nature pyrénéenne, puis cet étonnant Henry Russell qui gravit son premier sommet en 1858 (Pic d’Ardiden) et le dernier en 1885 (Pic des Pavots). Cet aristocrate, mi-irlandais mi-gascon, avait les Pyrénées dans le sang. Considéré comme un extravagant de luxe, il entreprit plusieurs voyages longs et lointains qui le menèrent d’Irkoutsk au désert Gobi en passant par l’Australie et Pékin. Sa rencontre eut une influence considérable sur la jeune Andrée : le personnage était flamboyant. Louant au département pour la somme d’1 franc des grottes à plus de 2000 mètres d’altitude, il s’en fait un home. Il utilise l’invention de son ami Charles Packe pour dormir en hauteur, le « sac de couchage » (d’abord constitué de peaux d’agneaux cousues). Andrée, fascinée par le personnage, s’en inspire pour son délicieux Un promeneur à pied (1929).
C’est le premier pas qui compte, disent les marcheurs éprouvés, et dans le cas d’Andrée, c’est en effet le départ d’une belle carrière littéraire. En 1931, elle obtient le prix du Tourisme – secteur d’activité qui va exploser avec les congés payés octroyés par Léon Blum cinq ans plus tard – pour sa Montagne qui mérite autant d’éloges que le Promeneur. Simonne Ratel s’y essaie, avec une maladresse notable, corrigée par un véritable enthousiasme de bureaucrate un peu jalouse lorsqu’elle est confrontée à une fille du grand air : « Son style est aisé, joyeux, sensuel, oxygéné, nourri d’un vocabulaire exceptionnellement riche. Il pèche même parfois, si c’est là pécher, par la surabondance et l’éclat, par des allées et venues superflues et charmantes de l’esprit à l’objet, comme font les chiens et les papillons quand ils se promènent. Heureuse Mme Martignon ! (…) Expéditions intrépides à la conquête d’une fleur ou d’un insecte, anxieuse poursuite d’un orthoptère, (…) brûlures du soleil dans les éboulis, mortelle froideur du névé, amoureuse paresse du lac glaciaire, encaissé dans ses roches, telles sont les aventures de cette romancière du pic et du brin d’herbe. »
Trois recueils d’aquarelles d’Andrée Martignon dont dispose la bibliothèque de Pau montrent qu’elle était en outre une artiste… Élève d’André Castaing pour le dessin, elle avait épousé en 1908 le juge de paix et peintre de fleurs Paul Martignon, et en 1915, c’est le poète Francis Jammes qui l’avait déclarée sa « fille spirituelle ». Incontournable dans la région, Tristan Derême était lui aussi de ses fréquentations. Andrée écrivit encore trois romans, sans grand succès toutefois, Le Passager (1933), Le Maître de Pourtalhou (1945) et La Fille du maître (inédit), puis, se tournant vers les jeunes, Jean des villes chez Jean des champs ou 29 histoires de bêtes. Mais c’est un retour à ses vraies amours, Vocation des cimes, qui lui vaut un dernier prix Rouzaud, en 1944.
C’est Maurice Constantin-Meyer qui a su trouver le ton pour parler d’Andrée. Avec humour, il écrit dans les Nouvelles littéraires du 28 septembre 1929 : « On songe à cette amie, de nature un peu paresseuse, qu’elle entraîne à la suivre dans les courses, les souliers ferrés aux pieds et la cape de bure sur l’épaule. Le lecteur aussi sent le besoin de parcourir les discrètes campagnes de France. Il a honte de son fauteuil. Il prend sa canne et va achever sa lecture à l’ombre d’un mur de pierres sèches, garni de ronces et de prunelliers. Machinalement, il rentre en cueillant ces mûres et s’étonne leur retrouver le même goût délicieux qu’elles avaient, lorsqu’il était enfant, et qu’elles avaient perdu depuis. »
Sans rencontrer l’hommage qui lui était dû pour les merveilleux moments qu’elle a procurés à ses lecteurs, Andrée Martignon s’est éteinte à Nice le 1er janvier 1977.

Éric Dussert

Montagne,
Andrée Martignon
Le Festin, 180 pages, 18

L’effet papillon Par Éric Dussert
Le Matricule des Anges n°198 , novembre 2018.
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