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Domaine étranger Au pied de la lettre

mars 2019 | Le Matricule des Anges n°201 | par Thierry Guinhut

Venu du Japon, La Grande traversée est une ode à la vertu des dictionnaires.

La Grande Traversée

L’amour de la langue conduit inévitablement à celui des dictionnaires. Mais au point d’y consacrer sa vie, comme Pierre Larousse, Émile Littré ou Alain Rey ? Et plus encore de transmettre sa docte et austère passion aux générations suivantes. Une telle passion et un tel devoir de transmission sont au cœur du roman de Shion Miura, une romancière japonaise née en 1975. Dans La Grande Traversée, qui n’est pas un roman de voyage sinon intellectuel, la lexicographie ne reste pas close sur elle-même, elle trouve ses accointances avec la gastronomie et l’amour, ce qui permit de faire de l’ouvrage un succès phénoménal et amplement mérité au pays du Soleil-Levant.
Mais entre les mots et les choses, il y a loin. D’où la perplexité du jeune Majimé lorsqu’il doit rédiger, pour le compte du nouveau dictionnaire titré La Grande Traversée, la définition du mot «  amour ». Car s’il est à l’aise dans le monde des livres, « pour le reste il est impuissant », selon sa logeuse. L’irruption de la petite fille de cette dernière, nommée Kaguya et cheffe cuisinière de son état, bouleverse la donne. Saura-t-il la toucher avec sa lettre si poétique ? Sauront-ils faire coexister leurs mondes ?
Comme dans une minutieuse enquête, et non sans humour, l’on entre avec Majimé dans les arcanes de la rédaction du dictionnaire, depuis les premières fiches jusqu’à la beauté du papier imprimé, en passant par ses problématiques. Il se doit d’être le reflet des évolutions de la société, en particulier dans le domaine de la sexualité et des mœurs. Si un transgenre ouvre un tel volume, que lit-il en trouvant les définitions d’homme et de femme ? En conséquence, le grand œuvre aux deux cent mille vocables devient « un bateau chargé des âmes du passé qui vont vers le futur ».
Le projet croît grâce à la conscience professionnelle et l’entraide des collaborateurs aux personnalités piquantes, dans un microcosme attachant. Un tel travail de quinze années, qui voit arriver de nouvelles recrues et mourir les anciens, a aussi la vertu de rapprocher les êtres. Une nouvelle collaboratrice, mademoiselle Kishibé, découvre « le vrai pouvoir des mots  », qui peuvent blesser, protéger, « créer des liens » et présider à la création. Mieux encore, comme l’amour qui vit dans les couples, car Kishibé se lie avec un expert en fabrication de papier, « quelque chose qui sommeillait en nous se transforme en mots ». Qu’ils soient cuisiniers, papetiers ou lexicographes, les personnages de Shion Miura donnent une leçon de vie parfaite, dans ce qui devient un délicieux et profond conte philosophique.
Loin d’être un roman à l’eau de rose, l’œuvre pleine de finesse, de tendresse et de psychologie écrite par Shion Miura est un apologue savoureux : « L’important pour le lexicographe est de ne jamais cesser d’analyser le réel  » en est peut-être la morale. La transmission des mots et du sens apparaît comme une mission sacrée : « rassembler une grande quantité de mots de la manière la plus exacte possible, c’était comme disposer d’un miroir qui déforme le moins possible  ».
Cependant une note plus grave apparaît lorsque Majimé et le professeur Matsumoto, à l’occasion d’une conversation sur les subventions d’État allouées aux entreprises éditoriales, concluent : « si le dictionnaire devient une question de prestige pour l’État, il est à craindre que les mots deviennent un outil de domination pour le pouvoir ». Ainsi, de la sphère amicale et amoureuse à la sphère politique, navigue La Grande Traversée. Si de prime abord l’ouvrage aurait pu paraître charmant et négligeable, il devient un de ces livres qui ont quelque chose d’essentiel. Comme lorsqu’un drame un rien burlesque éclate alors que le quatrième jeu d’épreuves ne comporte pas le mot « sang » : un seul mot vous manque et tout est dépeuplé en cette « cristallisation de la sagesse humaine »…

Thierry Guinhut

La Grande Traversée, de Shion Miura
Traduit du japonais par Sophie Refle, Actes Sud, 288 pages, 22

Au pied de la lettre Par Thierry Guinhut
Le Matricule des Anges n°201 , mars 2019.
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