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Théâtre Une danse de mort

mars 2019 | Le Matricule des Anges n°201 | par Patrick Gay Bellile

La petite vie tranquille de deux retraités, imaginée par Bernard Souviraa, cache des désirs secrets et des rêves inavoués.

Ce tango poignardé

Au début de l’histoire, ils sont deux : Paul et Rose. Ils forment un couple de retraités ordinaires dans une petite ville de province. L’usine est le seul pôle d’activité de la commune. Une commune laide, si laide. Paul a travaillé toute sa vie, à l’usine, « ce bloc sale au milieu de rien ». La fin de l’histoire pour eux approche, et le bilan est amer : ils ont travaillé, milité, discuté, parlé politique avec les amis. Ils ont créé une salle culturelle. Mais « on a refait le monde au lieu d’inventer notre vie ». Et aujourd’hui, « les amis hésitent entre le cimetière et la télé ». Ils auraient pu partir, quitter, comme tant d’autres, cet endroit voué à l’immobilisme, mais ils sont restés. Parce qu’ils sont nés là. Parce que leur famille est d’ici. Et voilà qu’ils décident de prendre chez eux, en location, un étranger. Il est venu travailler à l’usine parce que « personne veut venir ici qu’est-ce qu’il y a ici même le ciel est plombé c’est la fin de tout ici à part cette usine ». Parce que « même les jeunes fuient le travail de l’usine il n’y a plus de jeunesse ici les enfants ne naissent plus ici / Il faut même qu’on recrute des étrangers des crève-la-faim. » Il a l’âge que pourrait avoir leur fils s’ils en avaient un. Mais ils n’en ont pas parce que « ces femelles exhibant leur ventre comme si elles portaient la planète entière / Non ça je n’ai jamais pu ». Avec lui, ils pourraient presque créer une petite famille, pense Rose. Et puis elle le trouve beau. Paul semble voir surtout l’aspect financier de l’affaire, « parce que nous n’arrivons plus à vivre avec cette pauvre retraite de l’usine ».
Un étranger, dont la sauvagerie va venir réveiller leur histoire assoupie ; pour effectuer un dernier pas de deux, pour allumer une ultime étincelle, pour tenter de sauver ce qui peut encore l’être d’une vie qui est passée devant eux et qu’ils n’ont pas su inventer. Et le duo devient trio. Très vite, aux allusions masquées, aux demi-mots échangés, aux rêves prémonitoires, on comprend que le petit couple sans histoires cache des secrets, des souffrances, des non-dits. Il y a de nouveau du désir dans les yeux, des envies dans les corps, et la reconnaissance d’un autre soi-même dans le corps de ce bel étranger. Ils habitent « un pavillon sans doute charmant à la limite d’une petite ville de province », et au-delà il y a la forêt, sombre, touffue, humide, la forêt d’où l’on revient sale et boueux et dans laquelle Paul va régulièrement faire de mystérieuses promenades. La forêt d’où surgit parfois un chien menaçant.
Bernard Souviraa confronte l’aspect extérieur lisse et policé de ces deux retraités en fin d’une vie dont ils n’ont pas tenu les promesses, et la face cachée, trouble et dangereuse de ce couple, faite de fantasmes, de mensonges et de petites trahisons. De soumission aussi à un ordre social établi qui interdit à Paul de dire qu’il préfère les hommes. Et à Rose de partir pour mettre fin aux faux-semblants. L’écriture est directe, sans fioritures. Elle ne comporte aucune ponctuation, ce qui donne une densité supérieure aux choses qui sont dites, un côté massif, définitif. Il n’y a pas de commentaires, de circonlocutions. Les personnages parlent simplement mais précisément, de manière inéluctable, parce qu’il est temps de passer à autre chose. Comme si tout doucement chacun savait précisément où allait le mener cette histoire. Pas de révolte, pas d’angoisse.
Il y a comme une grande tristesse dans ces destins partagés, assumés et remis entre les mains de l’étranger. L’étranger, comme un ange, un ange exterminateur peut-être. Et Rose disparaît, et le trio redevient duo. Ce texte nous trouble et nous dérange parce qu’il laisse apparaître, derrière des vies en apparence anodines, la violence et le désir que chacun porte au plus profond de lui. Un désir de vivre que la vie justement s’entend à frapper d’alignement. Un désir de vivre que le tango résume à sa manière : une marche en avant ponctuée de ruptures.

Patrick Gay-Bellile

Ce tango poignardé, de Bernard Souviraa
Quartett, 96 pages, 11

Une danse de mort Par Patrick Gay Bellile
Le Matricule des Anges n°201 , mars 2019.
LMDA papier n°201 - 6.50 €
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