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Traduction Marianne Millon

juin 2019 | Le Matricule des Anges n°204

Le lecteur à domicile, de Fabio Morábito

Le Lecteur à domicile

En 2006, Bertrand Fillaudeau, des éditions José Corti, pour qui je traduis des romanciers espagnols (José Luis Sampedro, Jesús del Campo), m’appelle pour me proposer Grieta de fatiga, un recueil de nouvelles mexicaines de Fabio Morábito, prix Antonin Artaud du roman en 2006. L’ouvrage lui a été rapporté de Mexico par Philippe Ollé-Laprune, longtemps directeur de la Casa Refugio de Citlaltépetl, et qui a toujours dans sa valise un livre français à faire traduire au Mexique et réciproquement. J’ai travaillé pour lui à l’époque où il dirigeait la collection hispanophone à La Différence, et nous avons conservé des liens d’amitié. « Il nous a dit que, si on le prenait, c’était pour toi. On risque l’échec commercial, mais… – suspense – l’écriture et les sujets nous ont cueillis, alors on fonce. » Effectivement, publier des nouvelles d’un auteur inconnu en France, ce n’était pas gagné d’avance, mais, fidèle à la devise de José Corti (Rien de commun), Bertrand se lança dans l’aventure et moi à sa suite, et le recueil devint Les Mots croisés, car en français, Fissure de fatigue sonnait vraiment trop mal. C’était le titre d’une nouvelle, que je proposai à l’éditeur après avoir consulté l’auteur, et ils acceptèrent tous les deux. Puis vint le premier roman, Emilio, les blagues et la mort, chronique désenchantée se déroulant principalement dans un cimetière, à Mexico, où Emilio, un adolescent hypermnésique apprend inlassablement tous les noms qu’il lit sur les tombes, jusqu’à ce qu’il trouve le sien, persuadé qu’il va ainsi conjurer le sort. Après avoir rencontré Fabio Morábito à Paris où il était venu présenter les nouvelles au Salon du livre, je l’avais revu à Mexico à diverses reprises et j’avais suivi ses publications, principalement des recueils de nouvelles et de la poésie.
Un jour, j’apprends la parution d’un nouveau roman, El lector a domicilio, je le lis tout de suite, m’enthousiasme devant cette nouvelle livraison et propose le texte chez Corti, qui décide de le publier dans la foulée, séduit lui aussi par un sujet apparemment banal qui bascule par moments dans une autre dimension, comme toujours chez Morábito : Eduardo, jeune homme condamné à un travail d’intérêt général suite à un retrait de permis pour excès de vitesse, se voit contraint et forcé d’aller lire chez des personnes âgées ou malades, parallèlement à la gestion du magasin de meubles de son père qui se meurt d’un cancer. À Cuernavaca, surnommée « La Ville de l’Éternel Printemps », qui compte le plus grand nombre de piscines au mètre carré du Mexique, le jeune homme s’ennuie copieusement au magasin où Güero, un ancien employé de son père, passe régulièrement le racketter, presque en s’excusant, et bien sûr dans son nouveau travail imposé. Ses « clients » lui reprochent à juste titre de ne pas s’intéresser à ce qu’il lit et de s’acquitter de sa tâche de mauvaise grâce. Mais il va peu à peu se prendre au jeu, par le biais de rencontres hautes en couleur, que ce soit celle des frères Jiménez, Carlos, ventriloque, étant la « voix » de Luis, invalide, ou celle des Vigil, une famille de sourds-muets où il découvre que seule la grand-mère est sourde-muette, les parents n’étant que… sourds, les enfants, quant à eux, agissent en sourds-muets par adaptation, mais ils entendent parfaitement et peuvent donc parler. Il va surtout découvrir des poèmes d’Isabel Fraire – qui a réellement existé – dans un vieux registre de comptes de son père, s’interrogeant sur les rapports qu’elle pouvait bien entretenir avec son père.
Ce deuxième roman se situe une fois encore aux antipodes des textes exsudant la violence urbaine et des narco-polars qui traversent régulièrement la littérature mexicaine, même si la présence des cartels se manifeste en la personne de Güero, qui ira jusqu’à demander un « prêt » à Eduardo, avec force promesses de remboursement afin de solder une dette auprès de ses « employeurs ». C’est la dimension singulière du sujet que j’avais en tête pendant tout le temps de la traduction et que je me suis attachée à restituer.
Né à Alexandrie, de parents italiens, Morábito a pour langue maternelle l’italien mais, après son enfance à Milan, il arrive à Mexico à l’âge de 15 ans, il apprend la langue et écrit en espagnol. Il traduit la poésie d’Eugenio Montale et a donc un regard acéré sur l’écriture, la lecture et la traduction. Son style est volontairement dépourvu d’effets, pas de métaphores échevelées, de second degré ou d’écriture cryptique qui pourraient permettre au traducteur, en l’occurrence la traductrice, de s’illustrer. Paradoxalement, la difficulté réside dans cette simplicité même, dans les constants allers-retours entre des scènes qui touchent au burlesque, comme lorsque Eduardo découvre, médusé, la mystification des frères Jiménez, et les rapports avec son père, en fin de vie, qui semble les avoir effacés de son quotidien, sa sœur et lui, ou l’ennui quotidien de ce jeune homme qui ne sait pas vraiment où il va ni quelles sont ses aspirations. On l’aura compris, ce qu’il faut faire ressortir ici, ce sont les ruptures de ton, les nuances en demi-teintes d’un Mexique et de personnages qui n’ont volontairement rien de flamboyant, car leur vérité est ailleurs. Après Les Mots croisés, dont les nouvelles étaient reliées par l’écriture, constituant souvent le sujet même des textes, Le Lecteur à domicile témoigne de l’amour de l’auteur pour la langue, pour la littérature, qu’elle soit écrite ou lue, et son choix de livres en témoigne, qu’il s’agisse de Crime et Châtiment pour les frères Jiménez, de L’Île mystérieuse pour la famille Vigil ou du Désert des Tartares qui a un pouvoir soporifique immédiat sur le colonel Atarriaga, le seul à apprécier le ton monocorde d’Eduardo. En traduisant ce roman qui me tient particulièrement à cœur, j’ai toujours eu présentes à l’esprit ces notations de l’auteur sur son travail et cherché à les appliquer : « J’essaie de capter l’attention du lecteur à travers les choses les plus élémentaires (…). Je me place en quelque sorte à la périphérie, là où les choses ne sont plus aussi normales. J’essaie d’avoir un point de vue un peu étrange. » J’espère y être parvenue.

* A traduit entre autres José Carlos Somoza, Albert Sánchez Piñol, Wendy Guerra, William Navarrete. Le Lecteur à domicile est paru le 16 mai 2019 aux éditions Corti.

Marianne Millon
Le Matricule des Anges n°204 , juin 2019.
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