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Domaine français Atlas de l’exil

septembre 2019 | Le Matricule des Anges n°206 | par Camille Cloarec

Délicat et empreint d’humanité, Nafar de Mathilde Chapuis nous pousse à nous identifier à celles et ceux qui fuient leurs pays.

Celui qui est issu d’une région pauvre, contraint de travailler dans une plus riche, coupé de son berceau, perpétuellement en transit » : telle est la définition du mot « nafar » en arabe classique. Le protagoniste de ce roman en est un. De jeune propriétaire d’un café populaire à Homs, il est devenu un apatride obsédé par la Suède, stoppé dans sa fuite à Istanbul. Ce personnage n’a rien de l’anonyme qui se fondrait dans une masse obscure de visages inconnus trop vite évoquée dans les médias. En effet, ce personnage est le héros du premier livre de Mathilde Chapuis. Puisque « dans nafar, il y a le héros et l’héroïne, il y a le sacrifice et la peine, il y a la frousse et l’ardeur  ». Son récit est ainsi une apostrophe délicate, pleine de sensibilité et de délicatesse, à son adresse. C’est avec un « tu » à la fois intime et lointain, car le gouffre (creusé par la culture, la langue et le vécu) qui sépare la narratrice française de cet homme syrien exilé instaure une forme de distance doublée d’admiration, qu’elle s’adresse à lui. De ce discours ininterrompu et tendre, un portrait émerge, que les mots suivants résument à merveille : « sous ta peau, dans tes veines : un rêve, un espoir, une folie  ».
Les quelque cent cinquante pages dont se compose Nafar font se superposer plusieurs strates narratives. Tout d’abord, étirée, infinie, la traversée du bassin du Meriç par le héros, qui marque la frontière entre la Turquie et la Grèce. Les épisodes précis de cette tentative avortée sont retranscrits dans leurs moindres détails, s’attardant sur l’immense prise de risque qu’implique une telle décision (emprisonnement, noyade, meurtre). « Il faut cependant que ce soit quelque chose de grave, quelque chose d’extrême, pour te décider à affronter la nuit. Il faut qu’à te plonger dans cette marge du monde, remplie d’inconnu et de risques, il y ait une raison formidable, violente.  » Jalonnant le récit, qui n’a de cesse de revenir encore et encore sur cette expérience proche de l’indicible, ce sombre échec convoque de manière épurée l’histoire individuelle et le courage féroce d’un seul être. Mais dans l’ombre de sa silhouette se dessinent tant d’autres.
La traversée, qui ouvre et ferme le roman, est entrecoupée de réminiscences passées et du quotidien que le protagoniste partage avec la narratrice à Istanbul. L’on y découvre un jeune homme brillant à qui le succès avait souri, avant qu’il ne prenne part à la révolution et qu’il n’y perde son ami d’enfance. Un exilé en fuite perpétuelle, insaisissable, obnubilé par un ailleurs inconnu et meilleur, qui part de l’appartement dans l’espoir de ne jamais y revenir pour y échouer à nouveau quelques heures plus tard. Pourtant, rien n’ébranle sa confiance et son obstination. Et l’écriture de Mathilde Chapuis, qui surplombe avec impuissance et émotion son destin, l’accompagne à travers ses pérégrinations comme une bulle protectrice. Pétrie de références mythologiques (« moi qui voudrais tant jouer un rôle dans ta traversée, être pour toi un soutien aussi providentiel que les Nymphes l’ont été pour le héros Persée »), elle fait de cet homme avec lequel elle partage sa vie un Ulysse moderne. La rédaction d’un tel texte semble répondre à une véritable injonction – celle de témoigner d’un parcours unique parmi tant d’autres, de susciter réactions et réflexions, de se faire pardonner de ne pouvoir rien faire d’autre que d’être « à moi seule, une terre d’accueil, celle qui ouvre les bras, celle qui héberge, supporte les fantasmes et les nouvelles ambitions, la terre où l’on pleure de tristesse et de joie  ». En priant pour qu’un jour le héros, avec la foule de celles et ceux qui se sont regroupés derrière lui, soit vainqueur, et que l’on puisse écrire cette jolie phrase de conclusion : « La Terre n’est plus fragmentée, balafrée de frontières, elle est ouverte de fils tendus, ouverte sur une multitude de paliers. C’est à ton tour de passer ».

Camille Cloarec

Nafar
Mathilde Chapuis
Liana Levi, 160 pages, 15

Atlas de l’exil Par Camille Cloarec
Le Matricule des Anges n°206 , septembre 2019.
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