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En grande surface Frédéric Morose

février 2020 | Le Matricule des Anges n°210 | par Pierre Mondot

Le plan devait se dérouler sans accrocs. D’autant que cette fois encore, Fred avait trouvé une idée géniale, qui rappelait l’époque de 99 francs (souviens-toi, on en avait vendu quatre cent mille) : remplacer le titre non plus par le prix, mais par une image. Un smiley ! On sortait le bouquin à l’hiver, pour la rentrée des seconds couteaux, et on laissait l’auteur se charger de ce pour quoi il avait toujours prouvé un infaillible talent : la réclame.
Survint l’affaire Matzneff. Et aussitôt après que parurent des révélations connues de tous, les journalistes, ces chiens, exhumèrent la composition du jury qui six ans plus tôt avait décerné le Renaudot au satyre. Le nom de Beigbeder figurait parmi les intrigants (avec Garcin et Giesbert). Aïe. Voilà les Berlutis du bonhomme éclaboussées. Il se défend, mal à l’aise : « Je croyais qu’il était mythomane » (comme lui). Dans Premier bilan après l’apocalypse, paru en 2011, l’ancien employé de Young & Rubicam présentait le vieil homme avec moins de gêne : « Gisement inépuisable d’inspiration pour tous mes romans, le journal de Matzneff est une des pièces maîtresses de ma bibliothèque. Il m’a appris à vivre, à lire et à écrire. (…) Aucun écrivain français vivant n’a autant de courage et de cohérence. » (Comme tout un chacun, le romancier exagère volontiers chez les autres les qualités dont il est dépourvu.)
Dans ce livre au titre aphone, Frédéric Beigbeder revient avec amertume sur son expérience d’amuseur pour la radio d’État. Invité en septembre 2014 à l’occasion d’une « carte blanche », il consacre sa première chronique à Valérie Trierweiler, qu’il compare à Montaigne, Hunter S. Thompson ou Hervé Guibert. À France Inter, on n’avait jamais vu pareil vent souffler depuis la suppression de la météo marine. Tout ce vide entrecoupé de noms d’écrivains inconnus émeut la directrice des programmes. Le voilà embauché.
Très vite, cette intervention hebdomadaire vire au cauchemar : « Pourquoi tous les jeudis matin ai-je envie de me rouler par terre en pleurant ? » En plus, le job est mal payé : 250  (on rit, au Matricule, c’est le montant du signe). Sans compter que les collègues sont détestables : Laura Salomé est guidée par « une seule préoccupation : rester leader de cette tranche horaire, à n’importe quel prix » tandis que son compère, Nathan Dechardonne représente « le chaînon manquant entre l’homme et la machine ». Oui, par délicatesse, l’auteur brouille toute ressemblance avec les personnages existants en les affublant de pseudonymes ridicules. Ainsi, chacun a droit à sa feuille de vigne. Sauf lui. Franck Belvédère ? Non, Octave Parango.
Après tant de griefs, on s’attendait à ce que son limogeage soit vécu comme une délivrance, mais au contraire, Beigbeder est amer. Il ressemble à ces séducteurs mortifiés d’avoir été plaqués par une femme qu’ils méprisent. Que s’est-il passé pour qu’on l’exfiltre de la Maison Ronde ? Pas grand-chose, en fait. L’humoriste a voulu vérifier si par hasard être Beigbeder suffisait à combler trois minutes d’antenne. Sans surprise, la réponse fut non. La radio a horreur du vide et la prestation, dont le verbatim figure au début du livre, fut calamiteuse. Afin d’expliquer ce « sabordage », l’auteur narre la nuit qui a précédé.
S’il fallait établir un palmarès des conversations de machine à café les plus exaspérantes, on placerait sans hésiter en haut de la liste les récits de rêves ou les comptes-rendus de cuites. Comme Beigbeder compile les deux, on soupire un peu, et c’est en traînant des pieds qu’on accepte de suivre Parango dans son errance nocturne. Au comptoir pour engloutir des Moscow Mule, aux toilettes pour passer « des traces » (parce que les lignes, les traits, ça fait province) ou gober de la kétamine, un anesthésiant pour canassons. Enfin désinhibé, le narrateur drague. Dans un registre plus proche de Patrick Chirac, que de Patrick Bateman : « Je me demande quel est votre parfum qui endolorit ma vie. » Et malgré le #MeToo qui a tout compliqué les relations sexuelles, emballe : « Mon vibro allait et venait sur sa peau trempée et rapidement elle hurlait en ajoutant son squirt à son océan d’huile ». Ah, mais non, flûte, c’était un rêve. Maudite kétamine… En déambulant dans le VIIIe arrondissement, le héros est l’objet de bouffées nostalgiques. Il se remémore la fin du siècle dernier, l’époque où on savait encore s’amuser. Une jeunesse punk : « Nous pissions dans les bouteilles et les remettions sur les tables ». Avec quelques autres godelureaux, il avait fondé le Caca’s Club, dont l’apothéose fut l’organisation d’un « bal Barry Lyndon » au Palace, un dîner en tenue XVIIIe, trente ans avant Ghosn. Apprendre que Jean-François Copé en était adhérent vient atténuer les regrets de ne pas avoir connu la période.
Entre le Crazy Horse et le Medellín, Octave croise les « Gilets fluos » et observe en badaud l’incendie du Fouquet’s pour l’instant flaubertien du texte. Et à la fin, il regagne lui aussi la France périphérique (le Pays basque).
Il y a vingt ans, dans 99 francs, Beigbeder dénonçait la société de consommation. Il ouvre aujourd’hui les yeux sur celle du divertissement et pointe le terrifiant « rire d’ascenseur » dans lequel baigne l’individu contemporain. On voudrait croire à sa sincérité. Pourtant, au moment même où il achevait son brûlot contre la « dictature du rire », le chroniqueur du Figaro et reporter occasionnel pour Charlie Hebdo ajoutait une ligne à son CV pour devenir sociétaire des Grosses têtes.

Pierre Mondot

Frédéric Morose Par Pierre Mondot
Le Matricule des Anges n°210 , février 2020.
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